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Faire œuvre au quotidien : Sociologie des pratiques amatrices à la MPAA

Par Sonia Leplat, le 18 décembre 2025.

La Maison des Pratiques Artistiques Amateurs (MPAA) a réalisé une enquête auprès de ses publics entre octobre 2024 et mai 2025. Deux questionnaires ont été diffusés d’une part auprès des publics qui ont une pratique dans les salles de répétition et d’autre part auprès des spectateurices de la salle de spectacle Jacques-Higelin à la MPAA/Saint-Germain, réunissant 442 réponses de 181 groupes différents dans le premier cas, et 516 réponses dans le second. Cette enquête a été conçue en collaboration avec l’INSEAC et menée par Alexandre Delorme, chercheur associé au Dicen-Idf, sous la direction de Damien Malinas et Raphaël Roth.

Les résultats de cette enquête permettent d’apporter une confirmation scientifique à des intuitions déjà partagées, et de révéler quelques particularités des profils des amateurices sur le territoire parisien.

Les personnes qui pratiquent à la MPAA sont :

  • Majoritairement des jeunes adultes : 53% ont moins de 45 ans, 26% 45 à 59 ans, 16% de 60 à 74 ans ;
  • Majoritairement des femmes : 61% ; 35% hommes ; 4% ne se prononcent pas, avec des écarts variables selon les disciplines (théâtre plus mixte, danse et comédie musicale très féminisées, fanfares plus masculines) ;
  • Des cadres et professions intellectuelles supérieures (46%), mais la présence de personnes sans activité professionnelle (6%) et de retraité·es (12%) comparable à la répartition parisienne, révèle une mixité sociale plus importante que dans le spectacle vivant en général ;
  • Près de 40% à résider en petite couronne, avec une forte représentation de la Seine‑Saint‑Denis et des Hauts‑de‑Seine.

Les groupes qui répètent à la MPAA :

  • Sont denses : 16 personnes en moyenne, 31 pour les ensembles instrumentaux, 26 pour les chorales, 12 pour la danse, 9 pour le théâtre ;
  • Exercent dans le domaine du théâtre (39%), de la danse (28%), du chant choral et d’ensembles musicaux (plus de 25%) ;
  • Ont pour objectif de se produire devant un public : en théâtre 95% des visent la scène, 71% des orchestres privilégient l’espace public, et la non‑restitution est très rare (1–5%).

L’engagement est fondamental et se manifeste par :

  • 6,8 heures de pratique par semaine en moyenne, avec 17% de « réguliers » (moins de 3 h), 63% de « contributeurices » (3 à 7 h) et 22% de « très investi·es » (plus de 8 h) ;
  • Un investissement financier significatif : 121€/mois en moyenne, avec une médiane de 70€, au‑dessus de 100 € en théâtre et danse, tandis que chorales et orchestres se situent plutôt entre 50 et 100 € ;
  • Une ancienneté importante : 41% pratiquent depuis au moins 10 ans, et 20% fréquentent la MPAA depuis plus de 5 ans ;
  • Les motivations principales sont le plaisir de créer (74%), la rencontre (60%), l’expression de soi (51%) et l’expression de sa culture (33%) ;
  • La pratique en amateur structure le quotidien comme un rendez‑vous hebdomadaire, ressource pour le bien‑être et appui dans les transitions biographiques.

Le profil des spectateurices reflète celui des personnes qui répètent :

  • L’enquête propre à Saint-Germain incarne un « versant salle » des profils des praticien·nes ; 61% déclarent une pratique artistique personnelle, souvent ancienne et dans les arts vivants ;
  • Elle témoigne de la présence de professions intellectuelles supérieures, mais aussi d’une part d’étudiant·es, retraité·es, ouvrier·es, plus forte que dans les lieux parisiens habituels ; et d’une population plus jeune que dans les salles de répétition ;
  • Avec un rayonnement métropolitain plus prononcé encore : 53% résident à Paris, le reste majoritairement en petite couronne : 11% dans le 92, 11% dans la 94 et 10% dans le 93 ;
  • Une forte dimension de sociabilité : 83% viennent accompagné·es (amis, famille, couples, troupes) et 72% connaissent quelqu’un sur scène ;
  • La salle Jacques‑Higelin fonctionne comme un miroir et un amplificateur des sociabilités amatrices, plus que comme un lieu de consommation anonyme.

Au-delà des profils qu’elle révèle, l’enquête contribue à définir ce à quoi répond la Maison des Pratiques Artistiques Amateurs par son existence et son fonctionnement, notamment en lien avec les parcours et les aspirations exprimées par les personnes interrogées.

Une institution unique pour la reconnaissance des pratiques en amateur

Les deux volets de l’enquête précisent la place spécifique qu’occupe la MPAA. A la fois théâtre institutionnel et réseau de studios de répétition, elle articule les différents niveaux de pratique, du local associatif aux grands ensembles amateurs, les temporalités (répétitions, restitutions, circulation des publics), et les territoires, assurant une fonction d’ancrage, d’appui et des circulations des personnes à échelle métropolitaine.
Véritable miroir des sociologies amatrices, la salle Jacques-Higelin, avec son espace et son équipement, constitue un lieu de reconnaissance et de lien, où la condition amatrice se trouve sublimée sans perdre son ancrage territorial et communautaire. Proposant à la fois un accueil en programmation (26 représentations en 2024) et en location (45 locations soit 74 jours en 2024), elle rend visible des mondes sociaux qui s’auto-organisent, se soutiennent et se reconnaissent mutuellement.

La valorisation des initiatives artistiques, de la liberté de création, un espace pour l’autogestion des groupes et la diversité des parcours

Les motivations principales des pratiques sont le plaisir de créer, de se rencontrer et d’exprimer leurs points de vue. La pratique en amateur joue un rôle structurant dans le quotidien (rendez-vous hebdomadaire, ressource et bien-être, soutien dans des transitions biographiques) et dans l’identité culturelle (un tiers évoque l’expression de sa culture).
Les trajectoires d’entrée dans la pratique sont le plus souvent non institutionnelles : associations (32%), cours privés (31%), Centres Paris Anim’ (26%), avec un rôle non négligeable de l’autodidaxie (22%) dans des domaines comme le théâtre, le chant ou la création numérique. 19% ont suivi au moins un cycle en conservatoire.

Le désir de s’investir

L’enquête confirme la définition par la positive du mot amateur : engagement (temps, argent…), durée de pratique (tout au long de la vie) et inscription dans le collectif (importance de la scène et de la création).
Elle révèle que les offres et services de la MPAA ne sont pas toujours bien identifiés, mais que le désir de s’investir dans sa pratique, et les besoins de mise en réseau sont manifestes. La MPAA apparaît comme un maillon central pour organiser, relier et rendre visibles ces pratiques en amateur à l’échelle du Grand Paris. Elle doit trouver le bon dosage entre accueil des pratiques libres, mise en relations transversales, et propositions d’offres destinées à celles et ceux qui démarrent une pratique.

Le « lieu » comme recherche fondamentale partout dans la métropole

Avec près de 40% de répondant·es résidant en petite couronne et deux sites en bordure de périphérique, la MPAA est un établissement résolument métropolitain, qui fait circuler ses publics entre les sites dont elle dispose et tente d’établir des circulations avec d’autres structures à Paris et en Ile-de-France. Le besoin de salles dédiées aux répétition augmente de manière exponentielle.

La spécificité de l’artiste amateur ou amatrice

D’un point de vue sociologique, les enquêté·es occupent une position singulière : ni artistes professionnel·les, ni simples publics. Ils existent sous forme de « collectifs d’amateurs » construisant des compétences, des répertoires et des formes de restitution dans la durée. Leur goût artistique est pensé comme une activité réflexive et collective (au sens d’Antoine Hennion) : la pratique transforme à la fois les œuvres et les personnes, par un travail d’attachement, de répétition, de ritualisation et de sociabilité.


Retrouver les deux rapports complets rédigés par Alexandre Delorme en documents pdf à télécharger