Sommaire
- Naissance de lâartiste amateur
- La notion dâamateur dans la rĂ©glementation : Ă©lĂ©ments historiques de comprĂ©hension de 1953 Ă 2016
- La dĂ©finition lĂ©gale de lâartiste amateur depuis la loi de 2016
- Distinction artiste professionnel·le/artiste amateur·rice
- Questions
- Ressources
Naissance de l’artiste amateur
Lâamateur, dont lâhistoire dĂ©buterait Ă la fin du XVe siĂšcle pour dĂ©signer celui qui aime quelquâun, puis qui Ă©volue pour dĂ©signer celui qui aime une chose, est une figure incontournable du paysage artistique contemporain.
La caractĂ©ristique premiĂšre de lâamateur pourrait ĂȘtre lâappĂ©tence du savoir. Le sociologue et musicien Richard Sennett souligne en 2014 : « au XVIIe siĂšcle, le mot “amateur” Ă©tait bel et bien appliquĂ© aux gens qui Ă©taient curieux de tout.(1) »
Câest au XIXe siĂšcle que lâamateur change de costume. Le fin connaisseur curieux sâexerce et pratique pour le plaisir une discipline artistique. On passe de « lâamateur de » Ă « lâamateur en » et lâon glisse dâune acception relativement Ă©litiste Ă une conception plus dĂ©prĂ©ciative, lâamateur Ă©tant celui qui dĂ©veloppe une activitĂ© pour son plaisir dans un contexte non professionnel.
Lâartiste amateur est nĂ©âŠ
Mais il doit cohabiter avec lâartiste-travailleur, professionnel, qui constitue pour certains auteurs « une incarnation possible du travailleur du futur ».(2)
Et sâil est vrai que lâartiste, comme tous les travailleurs intellectuels, a une profession particuliĂšre Ă laquelle il est parfois difficile dâadosser les concepts usuels de mĂ©tier et de travail(3), lâamateur ne saurait entacher la longue histoire de la professionnalisation de lâartiste et lâon perçoit assez vite les enjeux de cohabitation qui se dessinent.
Lâamateurisme, terme souvent considĂ©rĂ© comme pĂ©joratif car renvoyant Ă tort Ă un dĂ©faut de qualitĂ©, serait en rĂ©alitĂ© Ă considĂ©rer comme une pratique artistique dĂ©nuĂ©e de toute vellĂ©itĂ© de rentabilitĂ©, empreinte de grande libertĂ© et dâautonomie.
Par ailleurs, pratiquer en amateur seul ou en groupe, les arts de son choix mĂ©rite dâĂȘtre Ă©rigĂ© en droit fondamental tant ces pratiques participent pleinement au dĂ©veloppement et Ă la richesse de la vie culturelle de notre pays. Elles nourrissent les territoires dâexpĂ©riences multiples, lâart est en effet vecteur de lien social, dâintĂ©gration et dâouverture.
Lâimpact des activitĂ©s artistiques et culturelles sur la santĂ© est mĂȘme mesurĂ© par lâOMS. Un rapport de l’OMS de 2019 examine cinq catĂ©gories d’art : la culture (musĂ©e, concert, théùtre), la littĂ©rature (Ă©crire, lire), les arts visuels (peinture, photo, design), les arts de la scĂšne (chant, musique, danse, cinĂ©ma) et les arts en ligne, et conclu que l’art aurait une influence positive sur la santĂ© mentale et physique.
On comprend dĂšs lors que nombre de structures encouragent la pratique artistique sous toutes ses formes, entremĂȘlant Ă foison et Ă raison la diversitĂ© de celle-ci, glissant aisĂ©ment du champ amateur au champ professionnel et inversement jusquâĂ tenter lâhybridation des deux formes.
Les enjeux de dĂ©veloppement culturel et de libertĂ© dâexercice du droit fondamental de la pratique artistique viennent alors se heurter Ă des concepts juridiques visant Ă encadrer la pratique artistique Ă titre professionnelâŠ
Loin de vouloir opposer ces deux modÚles, notre ambition est au contraire de favoriser la compréhension du cadre juridique pour mieux préserver nos libertés, nos pratiques, nos métiers.
[1]
Quelques éléments historiques de compréhension
Du point de vue rĂ©glementaire, la notion dâartiste amateur est dĂ©finie pour la premiĂšre fois en 1953. Lâarticle ler du dĂ©cret du 19 dĂ©cembre 1953 prĂ©cise quâest dĂ©nommĂ© groupement dâamateurs tout groupement « qui organise et produit en public des manifestations dramatiques, dramatico-lyriques, vocales, chorĂ©graphiques, de pantomimes, de marionnettes, de variĂ©tĂ©s, etc., ou bien y participe et dont les membres ne reçoivent, de ce fait, aucune rĂ©munĂ©ration, mais tirent leurs moyens habituels dâexistence de salaires ou de revenus Ă©trangers aux diverses activitĂ©s artistiques des professions du spectacle. »
Ce décret est à replacer dans un contexte historique spécifique.
La professionnalisation du secteur du spectacle vivant est balbutiante Ă lâĂ©poque de ce dĂ©cret mais elle existe et il faut donc noter dâemblĂ©e que du point de vue rĂ©glementaire, la notion dâamateur nâexiste que dans le champ du spectacle vivant.
La notion dâamateur nâexiste que dans le champ du spectacle vivant.
La rĂ©glementation professionnelle du secteur du spectacle vivant trouve son origine dans une ordonnance du 13 octobre 1945 qui dĂ©finit et rĂ©glemente la profession dâentrepreneur de spectacles, et qui introduit lâobligation de dĂ©tenir une licence pour pouvoir exercer la profession. Cette ordonnance a Ă©tĂ© profondĂ©ment modifiĂ©e par une loi du 18 mars 1999 puis rĂ©cemment par lâordonnance du 3 juillet 2019 prĂ©cisĂ©e par le dĂ©cret du 27 septembre 2019.
Il faut par ailleurs attendre les annĂ©es 1960 pour que soit gĂ©nĂ©ralisĂ©e le rĂ©gime de lâintermittence du spectacle Ă lâensemble des artistes et techniciens du spectacle et câest en 1969 quâest introduit la notion fondamentale de prĂ©somption de salariat des artistes du spectacle.
Lâensemble de ces rĂ©glementations visant Ă favoriser la professionnalisation des artistes du spectacle ne concerne que le secteur du spectacle vivant. Et Ă lâĂ©poque, les spectacles amateurs sont souvent issus du contexte estudiantin ou ont souvent lieu dans le cadre scolaire.
Il est important de souligner quâelle cloisonne de maniĂšre trĂšs franche pratique amateur et pratique professionnelle.
Avant 2016, il nâexistait aucune porositĂ© rĂ©glementaire entre le spectacle amateur et le spectacle professionnel, alors mĂȘme que la pratique, elle, se nourrit dâhybriditĂ© : au plateau, professionnels et amateurs se cĂŽtoient de plus en plus depuis le dĂ©but des annĂ©es 2000.
Il fallait donc rĂ©pondre Ă lâinsĂ©curitĂ© juridique et lĂ©gifĂ©rer pour prendre en compte lâĂ©volution des pratiques artistiques tout en respectant les enjeux liĂ©s notamment Ă la professionnalisation des artistes.
Quâest ce quâun artiste amateur ?
La dĂ©finition lĂ©gale de lâartiste amateur
La loi du 8 juillet 2016, codifiĂ©e pour partie au sein de lâarticle L. 7121-4-1 du code du travail dispose que :
« Est artiste amateur dans le domaine de la crĂ©ation artistique toute personne qui pratique seule ou en groupe une activitĂ© artistique Ă titre non professionnel et qui n’en tire aucune rĂ©munĂ©ration. »
La loi poursuit et complĂšte :
« L’artiste amateur peut obtenir le remboursement des frais occasionnĂ©s par son activitĂ© sur prĂ©sentation de justificatifs. »
Ă noter
Cette dĂ©finition constitue le premier point de lâarticle 32 de la loi prĂ©citĂ©e. Deux autres points sont Ă©voquĂ©s au sein de cet article, lâun concerne plutĂŽt les structures de spectacle amateur Ă©voluant dans un cadre dit non lucratif. Lâautre concerne les structures professionnelles de spectacle vivant et le cadre dit lucratif des reprĂ©sentations. Câest notamment ce dernier point qui permet la mixitĂ© de plateau amateur et professionnel sous certaines conditions.
A retenir sâagissant de lâartiste amateur
- pratique artistique seule ou en groupe
- Ă titre non professionnel
- aucune rémunération mais remboursement de frais sur justificatifs possible
Distinction amateur/professionnel
Une distinction subtile mais essentielle
Lâartiste amateur exerce, selon la loi, Ă titre non professionnel, cela oppose de fait lâartiste amateur Ă lâartiste professionnel.
Mais alors quâest ce quâun artiste professionnel ?
Il nâexiste pas de dĂ©finition stricte et prĂ©cise au plan juridique de lâartiste professionnel.
Pour autant plusieurs indices, notamment rĂ©glementaires, permettent dâĂ©valuer le statut professionnel de lâartiste dans le champ du spectacle :
- Sâil bĂ©nĂ©ficie du rĂ©gime dit « intermittent du spectacle » au titre de lâannexe 10 de la convention gĂ©nĂ©rale dâassurance chĂŽmage en tant quâartiste du spectacle, il sera de fait considĂ©rĂ© comme professionnel, car cela signifie en pratique quâil a accumulĂ© suffisamment dâheures salariĂ©es en tant quâartiste du spectacle.
Attention : ne pas bĂ©nĂ©ficier du rĂ©gime d’assurance chĂŽmage spĂ©cifique aux intermittents du spectacle nâexclut pas la qualification de professionnel ! Lâindice suivant est essentiel Ă la reconnaissance du caractĂšre professionnel de lâartiste du spectacle. - Lâindice prĂ©pondĂ©rant est en effet la rĂ©munĂ©ration au titre dâune fonction dâartiste du spectacle. Mais alors combien de fois ? Pendant combien de temps ? La rĂ©glementation reste muette sur ce point et nâoffre pas ce niveau de prĂ©cision. Il sâagira alors dâadopter une analyse casuistique et de bon sens. A titre dâexemple : un libraire salariĂ© Ă temps complet, artiste musicien amateur qui aurait perçu une rĂ©munĂ©ration lors dâun concert une seule fois il y a 3 ans serait t-il vraiment considĂ©rĂ© comme un artiste professionnel au plan juridique ? Rien nâest moins sĂ»r. Lâindice suivant pourrait peser dans lâĂ©valuation de ce cas.
- Un indice accessoire mais un argument solide : les vellĂ©itĂ©s de professionnalisation de lâartiste sont Ă interroger, nous lâavons vu en introduction, lâamateurisme suppose une absence de recherche de rentabilitĂ© et de productivitĂ©.
A retenir sâagissant de lâartiste amateur
- exerce une activité artistique à titre NON professionnel
- comme le bĂ©nĂ©vole, il ne tire aucune rĂ©munĂ©ration de cette activitĂ© artistique (entendue au sens large, il nây a pas de notion dâactivitĂ© principale dans la loi)
A retenir sâagissant de lâartiste professionnel
- exerce une activité artistique à titre professionnel
- doit donc ĂȘtre rĂ©munĂ©rĂ© de maniĂšre systĂ©matique
DĂšs lors que lâartiste est professionnel, il tombe sous le coup de la prĂ©somption de salariat
DĂšs lors que lâartiste est professionnel, il tombe sous le coup de la prĂ©somption de salariat des artistes du spectacle selon lâarticle L. 7121-3 du Code du travail (4), ainsi il ne rĂ©pond plus aux critĂšres dĂ©finissant lâamateur, et ne peut donc plus ĂȘtre « amateur », il DOIT ĂȘtre salariĂ© en conformitĂ© avec les dispositions du code du travail et rĂ©munĂ©rĂ© selon les barĂšmes de la convention collective applicable.
Soulignons Ă©galement que selon l’article L7121-2 du Code du travail, sont notamment des artistes du spectacle :
- l’artiste lyrique
- l’artiste dramatique
- l’artiste chorĂ©graphique
- l’artiste de variĂ©tĂ©s
- le musicien
- le chansonnier
- l’artiste de complĂ©ment
- le chef d’orchestre
- l’arrangeur-orchestrateur
- le metteur en scĂšne, le rĂ©alisateur et le chorĂ©graphe, pour l’exĂ©cution matĂ©rielle de leur conception artistique
- l’artiste de cirque
- le marionnettiste
[2]
Des questions ?
Les Ă©lĂ©ments de rĂ©ponses ne se substituent pas aux conseils dâun professionnel du droit et chaque question suppose dâinterroger le contexte prĂ©existant.
Quid de lâenfant amateur ?
La pratique artistique en amateur est bien Ă©videmment accessible aux enfants. Et nombreux sont ceux qui participent Ă des ateliers de théùtre, de danse conduisant parfois Ă une monstration publique de leur travail dans le cadre notamment de sĂ©ance pĂ©dagogiques ouvertes. Pour autant, la rĂ©glementation relative aux amateurs ne sâapplique pas aux enfants. Ils ne peuvent donc pas participer Ă des spectacles professionnels en tant qu’amateurs.
En consĂ©quence, un mineur de moins de 16 ans doit forcĂ©ment ĂȘtre salariĂ© dĂšs lors que sa prestation est effectuĂ©e dans un cadre lucratif, conformĂ©ment Ă la rĂ©glementation spĂ©cifique prĂ©vue par le code du travail aux articles L. 7124-1 Ă L. 7124-35 du code du travail.
Quid de la participation dâun musicien professionnel Ă un spectacle amateur en tant que comĂ©dien amateur par exemple ?
Lâartiste du spectacle professionnel est perçu sous lâangle de sa professionnalisation quelle que soit la discipline exercĂ©e, diffuser ce spectacle amateur, dans un cadre lucratif, au sein dâune structure professionnelle par exemple, suppose de rĂ©munĂ©rer cet artiste professionnel.
Quid des risques encourus si un artiste professionnel est en réalité traité comme un artiste amateur ?
Il y a aura donc inapplication de la présomption de salariat des artistes du spectacle et donc travail dissimulé. Rappelons que le travail dissimulé fait courir des risques de sanctions administratives et pénales.
Administratives
- suppression des aides publiques (par exemple les exonĂ©rations de charges sociales ou les aides Ă l’embauche d’un contrat d’apprentissage) pendant 5 ans maximum
- remboursement des aides publiques déjà perçues sur les 12 derniers mois
- exclusion des contrats publics pour une durée maximale de 6 mois
- fermeture de 3 mois maximum décidée par le préfet avec confiscation du matériel professionnel
Pénales
- jusqu’Ă 3 ans d’emprisonnement et 45 000 ⏠d’amende ainsi que les peines complĂ©mentaires suivantes :
- interdiction d’exercer lâactivitĂ© professionnelle pendant 5 ans maximum
- exclusion des marchés publics pendant 5 ans maximum
- affichage du jugement dans les journaux
- diffusion de la décision de justice vous condamnant (décision pénale) dans une liste noire sur le site internet du ministÚre du travail. Cette diffusion dure 1 an. Pour les infractions de travail dissimulé commises sur mineurs ou sur des personnes vulnérables, la durée maximale de diffusion est de 2 ans.
Notes
[1] (1) Richard Sennett, Ensemble, pour une éthique de la coopération, Paris, Albin Michel, 2014, p. 153.
(2) Pierre-Michel Menguer, Portrait de l’artiste en travailleur - MĂ©tamorphoses du capitalisme, Paris, Seuil, 2003.
(3) Eliot Freidson, Les professions artistiques comme dĂ©fi Ă lâanalyse sociologique, in Revue française de sociologie, 1986, vol. 27, numĂ©ro 3, p. 431-434.
[2] (4) « Tout contrat par lequel une personne s’assure, moyennant rĂ©munĂ©ration, le concours d’un artiste du spectacle en vue de sa production, est prĂ©sumĂ© ĂȘtre un contrat de travail dĂšs lors que cet artiste n’exerce pas l’activitĂ© qui fait l’objet de ce contrat dans des conditions impliquant son inscription au registre du commerce. »