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Et si on changeait de posture ?

Par Éric Seigneur, le 2 avril 2024.

par Benoît Labourdette
Article publiĂ© dans le mĂ©dia de l’Observatoire des Politiques Culturelles (2023).

Comment apprendre Ă  considĂ©rer la richesse des pratiques numĂ©riques adolescentes et ne pas cĂ©der aux idĂ©es reçues ?
Pour Benoît Labourdette, si l’on veut imaginer des projets culturels attentifs aux aspirations des jeunes, donc en phase avec ce qui les intéresse, un changement de posture s’impose.

Les intentions des professionnels de la culture vis-Ă -vis de la jeunesse sont louables, gĂ©nĂ©ralement structurĂ©es autour de la dĂ©mocratisation culturelle. Elles visent l’accès Ă  des formes et offres culturelles « de valeur », vers lesquelles les jeunes ne s’orienteraient pas spontanĂ©ment, dans les lieux traditionnels que sont le théâtre, le cinĂ©ma, le musĂ©e… et avant tout dans le cadre scolaire. Mais la plupart d’entre eux n’y sont guère rĂ©ceptifs, parfois mĂŞme Ă©prouvent-ils rejet ou indiffĂ©rence, alors mĂŞme qu’ils consacrent Ă©normĂ©ment de temps et d’attention Ă  d’autres pratiques culturelles sur les rĂ©seaux numĂ©riques. Que pouvons-nous apprendre de leurs usages pour rĂ©flĂ©chir Ă  nos propres postures professionnelles ? Comment s’outiller pour se mettre en capacitĂ© de concevoir des projets et des mĂ©diations qui concerneraient Ă  nouveau la jeunesse ?

Le numérique, nouvel espace de démocratie culturelle

Une idĂ©e reçue persiste dans le domaine de la culture : l’idĂ©al d’un projet culturel reposerait sur la prĂ©sence physique d’un groupe. L’objectif (Ă©valuĂ© quantitativement) est le remplissage maximal des salles de spectacle, musĂ©es, centres culturels ou cinĂ©mas. C’est une approche centrĂ©e sur les lieux et non sur les individus. Or, voit-on mieux un film dans une salle de cinĂ©ma plutĂ´t que chez soi sur son tĂ©lĂ©phone ? On le voit autrement bien sĂ»r, mais postuler une hiĂ©rarchie est en rĂ©alitĂ© peu respectueux de l’usage et de la culture des personnes, ou plus prĂ©cisĂ©ment des droits culturels (pourtant inscrits dans la loi). Ce jugement de valeur occulte des questions essentielles : ces personnes habitent-elles Ă  proximitĂ© des lieux culturels ? Ont-elles les moyens financiers nĂ©cessaires pour effectuer ces sorties ? Connaissent-elles l’offre qui y est proposĂ©e et celle-ci correspond-elle Ă  leurs centres d’intĂ©rĂŞt ? etc.

Lors des annĂ©es 2020-2022, marquĂ©es en France par les confinements des populations et autres restrictions de mouvements imposĂ©s par les pouvoirs publics – sans qu’aucun dĂ©bat n’ait eu lieu –, les usages numĂ©riques se sont de facto dĂ©veloppĂ©s, accĂ©lĂ©rant des processus culturels dĂ©jĂ  Ă  l’œuvre depuis une vingtaine d’annĂ©es. Durant cette pĂ©riode, paradoxalement, l’espace numĂ©rique a permis la continuitĂ© des Ă©changes et l’accès Ă  la culture de façon dĂ©mocratique, notamment grâce Ă  de nombreux rĂ©seaux alternatifs, lĂ  oĂą les lieux physiques en furent privĂ©s de multiples manières. Le numĂ©rique a Ă©tĂ© facteur de lien. Tout un chacun, et pas seulement les jeunes, a dĂ» inventer de nouvelles modalitĂ©s d’interaction. La crĂ©ativitĂ© humaine fut d’ailleurs exemplaire. La culture (avec le numĂ©rique), ou plus exactement les cultures (en matière de diffusion et de crĂ©ation) ont Ă©tĂ© l’axe central autour duquel la communautĂ© humaine s’est retissĂ©e et mĂŞme refondĂ©e pour certains. Au sein des lieux culturels, alors que le numĂ©rique Ă©tait principalement utilisĂ© Ă  des fins de communication pour faire circuler des informations sur les rĂ©seaux sociaux, bien des Ă©quipes ont rivalisĂ© d’idĂ©es innovantes pour faire vivre leurs missions en imaginant des dispositifs de mĂ©diation « Ă  distance ». Mais ce sont les plateformes industrielles qui ont le plus affirmĂ© leur emprise sur les pratiques culturelles, car elles investissaient depuis longtemps sur la valeur, ne serait-ce que marchande, de la consommation et de la contribution culturelles via Internet. Elles Ă©taient prĂŞtes.

Cet Ă©pisode de notre vie collective doit nous aider Ă  rĂ©envisager les potentialitĂ©s offertes par les Ă©changes et expĂ©riences culturelles en ligne, dans ce qu’elles ont de spĂ©cifique. Porteuses de dĂ©marches Ă  la fois singulières et constructives, elles peuvent changer nos parcours personnels et professionnels, ainsi que les rĂ´les sociaux. Embrasser toute la richesse Ă  laquelle le numĂ©rique donne accès (formation grâce aux tutoriels, vivacitĂ© des communautĂ©s culturelles et politiques, plateformes de rencontres, pratiques artistiques collaboratives, marchĂ© de l’emploi, etc.) peut nous apprendre Ă  forger de nouvelles postures professionnelles et nous « reconnecter » Ă  nos missions vis-Ă -vis de la jeunesse.

La posture : jugement ou curiositĂ© ?

Commençons par une question en guise d’exemple : utilisez-vous l’application TikTok sur votre tĂ©lĂ©phone mobile ? En 2022, la grande majoritĂ© des jeunes lui consacraient 95 minutes en moyenne par jour, ce qui est largement supĂ©rieur Ă  tous les autres rĂ©seaux sociaux. Si vous n’êtes pas un usager de TikTok, quelle est votre rĂ©action Ă  priori ? Je partage ici celle que j’ai eue, il y a six ans, lorsque j’ai dĂ©couvert ce rĂ©seau social et consultĂ© quelques contenus de façon superficielle. Je l’ai jugĂ© « nul », voire dangereux pour l’image de soi. J’ai trouvĂ© prĂ©occupant que les jeunes y passent tant de temps. J’ai immĂ©diatement pensĂ© que mon rĂ´le Ă©tait d’alerter et d’essayer de les emmener vers des pratiques plus vertueuses !

Quelle Ă©tait alors ma posture ? Celle d’un jugement Ă  priori sur les pratiques numĂ©riques des jeunes, sans donner le moindre crĂ©dit Ă  ce qui pouvait les passionner autant. C’était au fond un mĂ©pris pour une pratique que je jugeais dĂ©nuĂ©e du moindre intĂ©rĂŞt et hautement problĂ©matique d’un point de vue Ă©thique, sans avoir vraiment cherchĂ© ni Ă  la connaĂ®tre ni Ă  la comprendre. Cette posture est très rassurante, car elle permet de s’instituer en position de supĂ©rioritĂ©, de « sachant ». Mais en jugeant très durement les pratiques de la personne Ă  qui l’on s’adresse et en voulant les supplanter par d’autres – pour qu’elle « s’ouvre » Ă  ce qui lui est inconnu – sans faire cas de ce qui l’intĂ©resse, sans faire l’effort de tisser un lien, il est normal – et mĂŞme plutĂ´t sain – de ne recevoir en retour qu’un lĂ©gitime dĂ©dain. Pourtant, est-ce qu’une posture inverse serait dĂ©magogique, dangereuse ou nĂ©faste pour le secteur culturel ? S’intĂ©resser aux rĂ©fĂ©rences culturelles de la personne que l’on souhaite toucher, avec sincĂ©ritĂ©, reprĂ©sente-t-il un risque quelconque ? Il me semble, au contraire, que cela permettrait de dĂ©couvrir des espaces de rencontre et de partage, en particulier avec les jeunes.

Gutenberg, Wikipédia et TikTok

Poursuivons avec TikTok, tout en gardant à l’esprit que cette plateforme commerciale demeure un outil à double tranchant. Financée par de la publicité ciblée, elle est pétrie de surveillance et de censure et rassemble des contenus abusifs ou même dangereux, au même titre que Google, YouTube, Facebook, Twitter, Microsoft, LinkedIn et autres (tout aussi néfastes pour les libertés qu’emplis de fantastiques potentiels). Ce sont des multinationales capitalistes sans scrupules et aux procédés souvent illégaux qui ont capté l’essentiel de nos pratiques culturelles.

MalgrĂ© tout, TikTok est un rĂ©seau social dont les usages mĂ©ritent notre intĂ©rĂŞt. L’application se prĂ©sente comme une plateforme de contenus Ă©ducatifs, ce qu’elle est globalement. Elle est dotĂ©e d’outils de crĂ©ation d’images et de sons très simples d’emploi et très puissants. En matière de fonctionnalitĂ©s, elle dĂ©passe la « table de montage » idĂ©ale rĂŞvĂ©e en son temps par Jean-Luc Godard. 83 % des utilisateurs y ont postĂ© au moins une vidĂ©o, ce qui signifie que quasiment tout le monde participe au processus de crĂ©ation collective. De plus, 53 % des « crĂ©ateurs » de la plateforme (producteurs rĂ©guliers de contenus) ont entre 18 et 24 ans. Contre toute attente, 42 % de ses utilisateurs et utilisatrices ont entre 30 et 49 ans, et 61 % sont des femmes.

L’algorithme qui vous propose telle ou telle vidĂ©o Ă©tudie vos goĂ»ts avec finesse, et teste aussi systĂ©matiquement les nouveaux contenus auprès de 100 Ă  200 personnes. Ainsi, votre première vidĂ©o peut-elle faire des millions de vues, uniquement en fonction de l’intĂ©rĂŞt qu’elle suscite, sans qu’une stratĂ©gie marketing soit nĂ©cessaire pour la « vendre ». C’est la première plateforme Ă  avoir construit son audience sur ce type de fonctionnement et en ayant donnĂ© de puissants moyens de production aux personnes qui en font usage et qui partagent leurs crĂ©ations avec d’autres, sur le seul argument de l’intĂ©rĂŞt suscitĂ© par leur travail. Il en dĂ©coule une vĂ©ritable Ă©mulation crĂ©ative, une dĂ©mocratie culturelle mise en acte. D’importantes innovations dans le champ du langage audiovisuel s’y dĂ©ploient. Ce qu’on y dĂ©couvre est passionnant et conçu par les pairs. N’est-ce pas inspirant ?

Sachant que de grands mĂ©dias, institutions culturelles et artistes lĂ©gitimes sont dĂ©jĂ  très actifs sur TikTok et que bien des artistes ont aussi Ă©tĂ© dĂ©couverts grâce elle, ceci devrait nous amener Ă  formuler cette conclusion quant Ă  notre conception de l’offre culturelle : TikTok est une instance de production de lĂ©gitimitĂ© culturelle dans des domaines aussi variĂ©s que la danse, le théâtre, l’enseignement, la philosophie, l’apprentissage de la musique, le dĂ©veloppement personnel, le fĂ©minisme, etc.

Souvenons-nous que d’autres « technologies » visant le partage du savoir et de la culture se sont elles aussi imposĂ©es au cours de l’Histoire. Il y a vingt ans, si l’on nous avait dit qu’une encyclopĂ©die librement et uniquement Ă©crite par des dizaines de milliers de bĂ©nĂ©voles, avec une modĂ©ration par les pairs, serait plus pertinente et complète que l’Encyclopædia Universalis en matière de qualitĂ© et de mises Ă  jour de son contenu scientifique, historique et culturel, y aurait-on cru ? Pourtant, WikipĂ©dia existe. Autre exemple : l’invention de l’imprimerie dans les annĂ©es 1450. DiscrĂ©ditĂ©e par les Ă©lites intellectuelles de l’époque qui pensaient qu’elle galvauderait la culture et pervertirait la religion, elle menaçait en rĂ©alitĂ© surtout leur pouvoir. Or, l’imprimerie, si dĂ©criĂ©e en son temps, a eu les phĂ©nomĂ©nales et bĂ©nĂ©fiques consĂ©quences dĂ©mocratiques que l’on connaĂ®t, Ă  commencer par l’époque bien nommĂ©e de la Renaissance.

Le cadre, l’écoute et le lâcher-prise

De façon partagée, les professionnels que j’accompagne en formation constatent qu’il leur est difficile de sortir des dogmes rassurants et surplombants sur les défauts présumés de la jeunesse et les dangers du numérique. Ils témoignent souvent, à partir de leurs expériences, avoir pris conscience (pendant et consécutivement à la formation) de la posture générale des adultes par rapport à la jeunesse, globalement normative, sans attention à l’autre, voire complètement erronée, qui fabrique de la stigmatisation, de l’exclusion, et empêche tout enrichissement mutuel. Cette autocritique révèle l’ampleur et la profondeur du travail à mener, tant en matière d’écoute que du cadre de confiance pour l’établir.

L’ouverture Ă  l’autre requiert un travail sur soi pour renoncer Ă  ses propres critères et se donner la possibilitĂ© de recevoir ce que l’autre propose, en acceptant d’être dĂ©stabilisĂ©. C’est en Ă©tant dĂ©rangĂ© que l’on est enrichi. Les neurosciences le montrent : on doit rĂ©sister Ă  ses rĂ©flexes de pensĂ©e pour pouvoir apprendre. Le cadre, c’est ce qui autorise. Il permet l’expression de soi. La singularitĂ© de chacun devient alors une contribution enrichissante pour le collectif. Mais pour pouvoir prendre la parole, il est nĂ©cessaire de se sentir en confiance et ne pas craindre d’être jugĂ©, moquĂ©, voire exclu du corps social. Ce processus ne diffère pas lorsque l’on travaille avec des jeunes. Pour leur donner toute leur place, il faut construire un cadre de confiance oĂą ils se sentiront reconnus en tant que personnes et qui leur permettra de contribuer.

Voici une liste, non exhaustive, de questions (Ă  la fois ludiques et volontairement dĂ©rangeantes) que je recommande aux professionnels de se poser quand ils conçoivent des projets culturels en faveur de la jeunesse, afin de lâcher prise sur les rĂ©ticences qu’ils Ă©prouvent :

  • Quelles sont mes idĂ©es reçues sur les pratiques numĂ©riques des jeunes ?
  • Ai-je le sentiment de porter une « bonne culture », qui serait meilleure que celle Ă  laquelle ils se rĂ©fèrent ?
  • Les rĂ©seaux sociaux me semblent-ils dangereux pour les jeunes et pourquoi ?
  • Combien de fois vais-je consulter mon tĂ©lĂ©phone chaque jour ? Ai-je dĂ©jĂ  comptĂ© ? Ne suis-je pas, moi aussi, « addict » Ă  la communication numĂ©rique ?
  • Est-ce que je prends garde Ă  ma vie privĂ©e numĂ©rique et comment ? Ou pas ?
  • Ai-je l’impression que les relations numĂ©riques (courriels, rĂ©seaux sociaux, visioconfĂ©rences, lives…) sont dĂ©shumanisantes ?
  • Saurais-je estimer le temps que je passe chaque jour devant des Ă©crans ? Les « jeunes » y passent-ils plus ou moins de temps que moi ?
  • Quels sont mes critères d’évaluation qualitatifs des projets culturels, Ă©ducatifs ou sociaux pour la jeunesse ?
  • Puis-je ĂŞtre changĂ© par un projet avec des jeunes ou est-ce Ă  moi de les changer ?
  • Ai-je dĂ©jĂ  coconstruit un projet avec des publics jeunes et comment ?
  • Ai-je dĂ©jĂ  criĂ© sur des jeunes, ou me suis-je dĂ©jĂ  fait crier dessus par eux et dans quels types de situations ?
  • Ai-je le sentiment qu’il est mal de regarder un film sur un tĂ©lĂ©phone ?
  • Suis-je certain qu’une sĂ©ance au cinĂ©ma oĂą les jeunes sont obligĂ©s d’aller est prĂ©fĂ©rable Ă  un film qu’ils ont librement choisi de regarder illĂ©galement sur Internet ?
  • Ai-je un poste de tĂ©lĂ©vision et est-ce que je l’allume ? Pour regarder quoi et combien de temps par jour en moyenne ?
  • Quelle valeur ai-je donnĂ©e aux productions numĂ©riques (photos et vidĂ©os) produites par ma structure et par les jeunes qui participent Ă  des projets ? OĂą et comment ce patrimoine numĂ©rique est-il stockĂ©, pour quelle durĂ©e et dans quelle stratĂ©gie de rĂ©cit humain du territoire ?

J’encourage les professionnels de la culture à oser ce jeu du questionnement – même si c’est un rendez-vous informel d’une heure tous les deux mois, entre collègues ou partenaires –, à partager leurs pratiques et points de vue concernant les jeunes et à dialoguer, sans enjeu de productivité, afin de prendre mutuellement de la distance. Ce travail de remise en question est un mouvement important qui permettra de changer les modalités de conception des projets culturels pour la jeunesse avec les différents partenaires impliqués (institutionnels, culturels, sociaux, artistiques, pédagogiques), les méthodes de travail et de coopération. C’est en travaillant autrement que l’on pourra produire autre chose.

Pour aller plus loin :