par BenoĂźt Labourdette
Article publiĂ© dans le mĂ©dia de l’Observatoire des Politiques Culturelles (2023).
Comment apprendre à considérer la richesse des pratiques numériques adolescentes et ne pas céder aux idées reçues ?
Pour BenoĂźt Labourdette, si lâon veut imaginer des projets culturels attentifs aux aspirations des jeunes, donc en phase avec ce qui les intĂ©resse, un changement de posture sâimpose.
Les intentions des professionnels de la culture vis-Ă -vis de la jeunesse sont louables, gĂ©nĂ©ralement structurĂ©es autour de la dĂ©mocratisation culturelle. Elles visent lâaccĂšs Ă des formes et offres culturelles « de valeur », vers lesquelles les jeunes ne sâorienteraient pas spontanĂ©ment, dans les lieux traditionnels que sont le théùtre, le cinĂ©ma, le musĂ©e⊠et avant tout dans le cadre scolaire. Mais la plupart dâentre eux nây sont guĂšre rĂ©ceptifs, parfois mĂȘme Ă©prouvent-ils rejet ou indiffĂ©rence, alors mĂȘme quâils consacrent Ă©normĂ©ment de temps et dâattention Ă dâautres pratiques culturelles sur les rĂ©seaux numĂ©riques. Que pouvons-nous apprendre de leurs usages pour rĂ©flĂ©chir Ă nos propres postures professionnelles ? Comment sâoutiller pour se mettre en capacitĂ© de concevoir des projets et des mĂ©diations qui concerneraient Ă nouveau la jeunesse ?
Le numérique, nouvel espace de démocratie culturelle
Une idĂ©e reçue persiste dans le domaine de la culture : lâidĂ©al dâun projet culturel reposerait sur la prĂ©sence physique dâun groupe. Lâobjectif (Ă©valuĂ© quantitativement) est le remplissage maximal des salles de spectacle, musĂ©es, centres culturels ou cinĂ©mas. Câest une approche centrĂ©e sur les lieux et non sur les individus. Or, voit-on mieux un film dans une salle de cinĂ©ma plutĂŽt que chez soi sur son tĂ©lĂ©phone ? On le voit autrement bien sĂ»r, mais postuler une hiĂ©rarchie est en rĂ©alitĂ© peu respectueux de lâusage et de la culture des personnes, ou plus prĂ©cisĂ©ment des droits culturels (pourtant inscrits dans la loi). Ce jugement de valeur occulte des questions essentielles : ces personnes habitent-elles Ă proximitĂ© des lieux culturels ? Ont-elles les moyens financiers nĂ©cessaires pour effectuer ces sorties ? Connaissent-elles lâoffre qui y est proposĂ©e et celle-ci correspond-elle Ă leurs centres dâintĂ©rĂȘt ? etc.
Lors des annĂ©es 2020-2022, marquĂ©es en France par les confinements des populations et autres restrictions de mouvements imposĂ©s par les pouvoirs publics â sans quâaucun dĂ©bat nâait eu lieu â, les usages numĂ©riques se sont de facto dĂ©veloppĂ©s, accĂ©lĂ©rant des processus culturels dĂ©jĂ Ă lâĆuvre depuis une vingtaine dâannĂ©es. Durant cette pĂ©riode, paradoxalement, lâespace numĂ©rique a permis la continuitĂ© des Ă©changes et lâaccĂšs Ă la culture de façon dĂ©mocratique, notamment grĂące Ă de nombreux rĂ©seaux alternatifs, lĂ oĂč les lieux physiques en furent privĂ©s de multiples maniĂšres. Le numĂ©rique a Ă©tĂ© facteur de lien. Tout un chacun, et pas seulement les jeunes, a dĂ» inventer de nouvelles modalitĂ©s dâinteraction. La crĂ©ativitĂ© humaine fut dâailleurs exemplaire. La culture (avec le numĂ©rique), ou plus exactement les cultures (en matiĂšre de diffusion et de crĂ©ation) ont Ă©tĂ© lâaxe central autour duquel la communautĂ© humaine sâest retissĂ©e et mĂȘme refondĂ©e pour certains. Au sein des lieux culturels, alors que le numĂ©rique Ă©tait principalement utilisĂ© Ă des fins de communication pour faire circuler des informations sur les rĂ©seaux sociaux, bien des Ă©quipes ont rivalisĂ© dâidĂ©es innovantes pour faire vivre leurs missions en imaginant des dispositifs de mĂ©diation « Ă distance ». Mais ce sont les plateformes industrielles qui ont le plus affirmĂ© leur emprise sur les pratiques culturelles, car elles investissaient depuis longtemps sur la valeur, ne serait-ce que marchande, de la consommation et de la contribution culturelles via Internet. Elles Ă©taient prĂȘtes.
Cet Ă©pisode de notre vie collective doit nous aider Ă rĂ©envisager les potentialitĂ©s offertes par les Ă©changes et expĂ©riences culturelles en ligne, dans ce quâelles ont de spĂ©cifique. Porteuses de dĂ©marches Ă la fois singuliĂšres et constructives, elles peuvent changer nos parcours personnels et professionnels, ainsi que les rĂŽles sociaux. Embrasser toute la richesse Ă laquelle le numĂ©rique donne accĂšs (formation grĂące aux tutoriels, vivacitĂ© des communautĂ©s culturelles et politiques, plateformes de rencontres, pratiques artistiques collaboratives, marchĂ© de lâemploi, etc.) peut nous apprendre Ă forger de nouvelles postures professionnelles et nous « reconnecter » Ă nos missions vis-Ă -vis de la jeunesse.
La posture : jugement ou curiosité ?
Commençons par une question en guise dâexemple : utilisez-vous lâapplication TikTok sur votre tĂ©lĂ©phone mobile ? En 2022, la grande majoritĂ© des jeunes lui consacraient 95 minutes en moyenne par jour, ce qui est largement supĂ©rieur Ă tous les autres rĂ©seaux sociaux. Si vous nâĂȘtes pas un usager de TikTok, quelle est votre rĂ©action Ă priori ? Je partage ici celle que jâai eue, il y a six ans, lorsque jâai dĂ©couvert ce rĂ©seau social et consultĂ© quelques contenus de façon superficielle. Je lâai jugĂ© « nul », voire dangereux pour lâimage de soi. Jâai trouvĂ© prĂ©occupant que les jeunes y passent tant de temps. Jâai immĂ©diatement pensĂ© que mon rĂŽle Ă©tait dâalerter et dâessayer de les emmener vers des pratiques plus vertueuses !
Quelle Ă©tait alors ma posture ? Celle dâun jugement Ă priori sur les pratiques numĂ©riques des jeunes, sans donner le moindre crĂ©dit Ă ce qui pouvait les passionner autant. CâĂ©tait au fond un mĂ©pris pour une pratique que je jugeais dĂ©nuĂ©e du moindre intĂ©rĂȘt et hautement problĂ©matique dâun point de vue Ă©thique, sans avoir vraiment cherchĂ© ni Ă la connaĂźtre ni Ă la comprendre. Cette posture est trĂšs rassurante, car elle permet de sâinstituer en position de supĂ©rioritĂ©, de « sachant ». Mais en jugeant trĂšs durement les pratiques de la personne Ă qui lâon sâadresse et en voulant les supplanter par dâautres â pour quâelle « sâouvre » Ă ce qui lui est inconnu â sans faire cas de ce qui lâintĂ©resse, sans faire lâeffort de tisser un lien, il est normal â et mĂȘme plutĂŽt sain â de ne recevoir en retour quâun lĂ©gitime dĂ©dain. Pourtant, est-ce quâune posture inverse serait dĂ©magogique, dangereuse ou nĂ©faste pour le secteur culturel ? SâintĂ©resser aux rĂ©fĂ©rences culturelles de la personne que lâon souhaite toucher, avec sincĂ©ritĂ©, reprĂ©sente-t-il un risque quelconque ? Il me semble, au contraire, que cela permettrait de dĂ©couvrir des espaces de rencontre et de partage, en particulier avec les jeunes.
Gutenberg, Wikipédia et TikTok
Poursuivons avec TikTok, tout en gardant Ă lâesprit que cette plateforme commerciale demeure un outil Ă double tranchant. FinancĂ©e par de la publicitĂ© ciblĂ©e, elle est pĂ©trie de surveillance et de censure et rassemble des contenus abusifs ou mĂȘme dangereux, au mĂȘme titre que Google, YouTube, Facebook, Twitter, Microsoft, LinkedIn et autres (tout aussi nĂ©fastes pour les libertĂ©s quâemplis de fantastiques potentiels). Ce sont des multinationales capitalistes sans scrupules et aux procĂ©dĂ©s souvent illĂ©gaux qui ont captĂ© lâessentiel de nos pratiques culturelles.
MalgrĂ© tout, TikTok est un rĂ©seau social dont les usages mĂ©ritent notre intĂ©rĂȘt. Lâapplication se prĂ©sente comme une plateforme de contenus Ă©ducatifs, ce quâelle est globalement. Elle est dotĂ©e dâoutils de crĂ©ation dâimages et de sons trĂšs simples dâemploi et trĂšs puissants. En matiĂšre de fonctionnalitĂ©s, elle dĂ©passe la « table de montage » idĂ©ale rĂȘvĂ©e en son temps par Jean-Luc Godard. 83 % des utilisateurs y ont postĂ© au moins une vidĂ©o, ce qui signifie que quasiment tout le monde participe au processus de crĂ©ation collective. De plus, 53 % des « crĂ©ateurs » de la plateforme (producteurs rĂ©guliers de contenus) ont entre 18 et 24 ans. Contre toute attente, 42 % de ses utilisateurs et utilisatrices ont entre 30 et 49 ans, et 61 % sont des femmes.
Lâalgorithme qui vous propose telle ou telle vidĂ©o Ă©tudie vos goĂ»ts avec finesse, et teste aussi systĂ©matiquement les nouveaux contenus auprĂšs de 100 Ă 200 personnes. Ainsi, votre premiĂšre vidĂ©o peut-elle faire des millions de vues, uniquement en fonction de lâintĂ©rĂȘt quâelle suscite, sans quâune stratĂ©gie marketing soit nĂ©cessaire pour la « vendre ». Câest la premiĂšre plateforme Ă avoir construit son audience sur ce type de fonctionnement et en ayant donnĂ© de puissants moyens de production aux personnes qui en font usage et qui partagent leurs crĂ©ations avec dâautres, sur le seul argument de lâintĂ©rĂȘt suscitĂ© par leur travail. Il en dĂ©coule une vĂ©ritable Ă©mulation crĂ©ative, une dĂ©mocratie culturelle mise en acte. Dâimportantes innovations dans le champ du langage audiovisuel sây dĂ©ploient. Ce quâon y dĂ©couvre est passionnant et conçu par les pairs. Nâest-ce pas inspirant ?
Sachant que de grands mĂ©dias, institutions culturelles et artistes lĂ©gitimes sont dĂ©jĂ trĂšs actifs sur TikTok et que bien des artistes ont aussi Ă©tĂ© dĂ©couverts grĂące elle, ceci devrait nous amener Ă formuler cette conclusion quant Ă notre conception de lâoffre culturelle : TikTok est une instance de production de lĂ©gitimitĂ© culturelle dans des domaines aussi variĂ©s que la danse, le théùtre, lâenseignement, la philosophie, lâapprentissage de la musique, le dĂ©veloppement personnel, le fĂ©minisme, etc.
Souvenons-nous que dâautres « technologies » visant le partage du savoir et de la culture se sont elles aussi imposĂ©es au cours de lâHistoire. Il y a vingt ans, si lâon nous avait dit quâune encyclopĂ©die librement et uniquement Ă©crite par des dizaines de milliers de bĂ©nĂ©voles, avec une modĂ©ration par les pairs, serait plus pertinente et complĂšte que lâEncyclopĂŠdia Universalis en matiĂšre de qualitĂ© et de mises Ă jour de son contenu scientifique, historique et culturel, y aurait-on cru ? Pourtant, WikipĂ©dia existe. Autre exemple : lâinvention de lâimprimerie dans les annĂ©es 1450. DiscrĂ©ditĂ©e par les Ă©lites intellectuelles de lâĂ©poque qui pensaient quâelle galvauderait la culture et pervertirait la religion, elle menaçait en rĂ©alitĂ© surtout leur pouvoir. Or, lâimprimerie, si dĂ©criĂ©e en son temps, a eu les phĂ©nomĂ©nales et bĂ©nĂ©fiques consĂ©quences dĂ©mocratiques que lâon connaĂźt, Ă commencer par lâĂ©poque bien nommĂ©e de la Renaissance.
Le cadre, lâĂ©coute et le lĂącher-prise
De façon partagĂ©e, les professionnels que jâaccompagne en formation constatent quâil leur est difficile de sortir des dogmes rassurants et surplombants sur les dĂ©fauts prĂ©sumĂ©s de la jeunesse et les dangers du numĂ©rique. Ils tĂ©moignent souvent, Ă partir de leurs expĂ©riences, avoir pris conscience (pendant et consĂ©cutivement Ă la formation) de la posture gĂ©nĂ©rale des adultes par rapport Ă la jeunesse, globalement normative, sans attention Ă lâautre, voire complĂštement erronĂ©e, qui fabrique de la stigmatisation, de lâexclusion, et empĂȘche tout enrichissement mutuel. Cette autocritique rĂ©vĂšle lâampleur et la profondeur du travail Ă mener, tant en matiĂšre dâĂ©coute que du cadre de confiance pour lâĂ©tablir.
Lâouverture Ă lâautre requiert un travail sur soi pour renoncer Ă ses propres critĂšres et se donner la possibilitĂ© de recevoir ce que lâautre propose, en acceptant dâĂȘtre dĂ©stabilisĂ©. Câest en Ă©tant dĂ©rangĂ© que lâon est enrichi. Les neurosciences le montrent : on doit rĂ©sister Ă ses rĂ©flexes de pensĂ©e pour pouvoir apprendre. Le cadre, câest ce qui autorise. Il permet lâexpression de soi. La singularitĂ© de chacun devient alors une contribution enrichissante pour le collectif. Mais pour pouvoir prendre la parole, il est nĂ©cessaire de se sentir en confiance et ne pas craindre dâĂȘtre jugĂ©, moquĂ©, voire exclu du corps social. Ce processus ne diffĂšre pas lorsque lâon travaille avec des jeunes. Pour leur donner toute leur place, il faut construire un cadre de confiance oĂč ils se sentiront reconnus en tant que personnes et qui leur permettra de contribuer.
Voici une liste, non exhaustive, de questions (Ă la fois ludiques et volontairement dĂ©rangeantes) que je recommande aux professionnels de se poser quand ils conçoivent des projets culturels en faveur de la jeunesse, afin de lĂącher prise sur les rĂ©ticences quâils Ă©prouvent :
- Quelles sont mes idées reçues sur les pratiques numériques des jeunes ?
- Ai-je le sentiment de porter une « bonne culture », qui serait meilleure que celle Ă laquelle ils se rĂ©fĂšrent ?
- Les réseaux sociaux me semblent-ils dangereux pour les jeunes et pourquoi ?
- Combien de fois vais-je consulter mon tĂ©lĂ©phone chaque jour ? Ai-je dĂ©jĂ comptĂ© ? Ne suis-je pas, moi aussi, « addict » Ă la communication numĂ©rique ?
- Est-ce que je prends garde à ma vie privée numérique et comment ? Ou pas ?
- Ai-je lâimpression que les relations numĂ©riques (courriels, rĂ©seaux sociaux, visioconfĂ©rences, livesâŠ) sont dĂ©shumanisantes ?
- Saurais-je estimer le temps que je passe chaque jour devant des Ă©crans ? Les « jeunes » y passent-ils plus ou moins de temps que moi ?
- Quels sont mes critĂšres dâĂ©valuation qualitatifs des projets culturels, Ă©ducatifs ou sociaux pour la jeunesse ?
- Puis-je ĂȘtre changĂ© par un projet avec des jeunes ou est-ce Ă moi de les changer ?
- Ai-je déjà coconstruit un projet avec des publics jeunes et comment ?
- Ai-je déjà crié sur des jeunes, ou me suis-je déjà fait crier dessus par eux et dans quels types de situations ?
- Ai-je le sentiment quâil est mal de regarder un film sur un tĂ©lĂ©phone ?
- Suis-je certain quâune sĂ©ance au cinĂ©ma oĂč les jeunes sont obligĂ©s dâaller est prĂ©fĂ©rable Ă un film quâils ont librement choisi de regarder illĂ©galement sur Internet ?
- Ai-je un poste de tĂ©lĂ©vision et est-ce que je lâallume ? Pour regarder quoi et combien de temps par jour en moyenne ?
- Quelle valeur ai-je donnĂ©e aux productions numĂ©riques (photos et vidĂ©os) produites par ma structure et par les jeunes qui participent Ă des projets ? OĂč et comment ce patrimoine numĂ©rique est-il stockĂ©, pour quelle durĂ©e et dans quelle stratĂ©gie de rĂ©cit humain du territoire ?
Jâencourage les professionnels de la culture Ă oser ce jeu du questionnement â mĂȘme si câest un rendez-vous informel dâune heure tous les deux mois, entre collĂšgues ou partenaires â, Ă partager leurs pratiques et points de vue concernant les jeunes et Ă dialoguer, sans enjeu de productivitĂ©, afin de prendre mutuellement de la distance. Ce travail de remise en question est un mouvement important qui permettra de changer les modalitĂ©s de conception des projets culturels pour la jeunesse avec les diffĂ©rents partenaires impliquĂ©s (institutionnels, culturels, sociaux, artistiques, pĂ©dagogiques), les mĂ©thodes de travail et de coopĂ©ration. Câest en travaillant autrement que lâon pourra produire autre chose.