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Entretien avec Yasmina Reza

Par Sonia Leplat, le 5 juin 2024.

Dans le cadre d’une observation sur le lien entre les pratiques en amateur et les rĂ©pertoires en 2021, la journaliste et autrice Judith Sibony s’est entretenue avec plusieurs personnalitĂ©s du monde du spectacle, ici l’autrice Yasmina Reza.

Comment accueillez-vous les demandes d’amateurs dĂ©sireux de jouer vos textes ?
Au dĂ©but j’avais une philosophie tranquille qui consistait Ă  dire : « qui veut jouer mes piĂšces les joue ». Je n’avais aucune tentation de rĂ©tention a priori. Et ça a durĂ© jusqu’à Art.
A ma connaissance, il y a beaucoup d’amateurs qui ont jouĂ© Conversation aprĂšs un enterrement, (1987) surtout. Et Ă©galement La TraversĂ©e de l’hiver (1989). Quand Art a Ă©tĂ© créé (1994), j’avais la mĂȘme philosophie. Et comme il n’y a que trois acteurs dans cette piĂšce, beaucoup de gens ont voulu la jouer ; et au dĂ©but, j’ai laissĂ© faire.

Qu’est-ce qui vous a fait changer de « philosophie » ?
Un jour, je reçois coup de fil de Jean-Louis Trintignant qui avait repris le rĂŽle de Serge dans Art. Il Ă©tait Ă  Avignon oĂč trois troupes amateurs prĂ©sentaient la piĂšce, et il avait voulu voir leur travail. C’était des troupe soit-disant d’amateurs, mais qui jouaient dans le off dans les conditions dĂ©finies pour les amateurs - je crois qu’à l’époque, la rĂšgle Ă©tait : moins de dix reprĂ©sentations. [1] Trintignant m’appelle, donc, et me raconte que les salles sont pleines Ă  craquer, et que les spectacles sont calamiteux. Il me dit « Les gens vont voir et ils sortent déçus, me dit-il. Si tu continues, ça va gĂącher tes piĂšces ». Moi qui suis du genre control freak, ça a dĂ©clenchĂ© en moi une alarme. À partir de ce moment lĂ , j’ai dit : interdiction totale de jouer mes textes.

Je regrette cette radicalité mais elle est obligatoire.

De coup, vous avez la rĂ©putation d’ĂȘtre un auteur qui ne laisse pas les amateurs jouer ses textes...
Je me suis assouplie. Au compte-goutte, mon agent donne des autorisations, et moi-mĂȘme je donne parfois des autorisations sous le manteau : si quelqu’un veut jouer une de mes piĂšces trois fois dans un appartement, j’accepte... Mais je ne veux plus que ce soit officiel.
Parfois, je me retrouve dans des situations embarrassantes. Il est arrivĂ© que des gens montent une de mes piĂšces, avec les dĂ©cors et les costumes, et beaucoup de travail, en espĂ©rant que je donne mon accord aprĂšs coup. Si c’est pour jouer pour le plaisir, il n’y a aucun problĂšme, mais dans ces cas de figure, il y a une billetterie, et lĂ , je ne peux pas laisser faire des choses qui me dĂ©plaisent juste pour faire plaisir...

A vrai dire, vous ĂȘtes tout aussi radicale concernant les troupes professionnelles. Et lorsque vous avez donnĂ© aux fameux acteurs flamands de TGStan l’autorisation de jouer Art, c’était archi exceptionnel.
Oui, avec les professionnels je suis encore bien plu radicale qu’avec les amateurs. Si j’estime ne pas avoir au dĂ©part un tout petit peu de garantie sur le rĂ©sultat, je prĂ©fĂšre dire non. J’ai eu beaucoup de demandes, Ă  un moment donnĂ©, auxquelles j’ai presque toujours dit non parce que je n’étais pas convaincue par les projets. Le rĂ©sultat, c’est qu’on me propose plus jamais de jouer mes piĂšces.

Avez-vous tout de mĂȘme quelques bons souvenirs d’amateurs jouant vos textes ?
Oui, tout Ă  fait. Il y a notamment eu un remarquable travail d’élĂšves du cours d’Eva Saint-Paul, autour de Trois versions de la vie, avec des Ă©lĂšves qui n’avaient pas l’ñge de jouer les rĂŽles, mais j’ai donnĂ© l’autorisation pour qu’ils jouent pendant dix reprĂ©sentations, et le rĂ©sultat Ă©tait trĂšs beau.


Notes

[1Il s’agit d’un dĂ©cret datant de la fin des annĂ©es 1950 qui, selon la FNCTA (FĂ©dĂ©ration Nationale des Compagnies Amateurs et de l’Animation) avait le mĂ©rite de poser un cadre clair mais n’était pas du tout appliquĂ© de façon systĂ©matique. En outre, depuis juillet 2016, il n’y a plus de limitation du nombre de reprĂ©sentations pour les amateurs. Dans le « off » du Festival d’Avignon, le principal critĂšre qui permet de faire la distinction entre amateurs et professionnels est le suivant : si on n’a pas de licence d’entrepreneur du spectacle, on est considĂ©rĂ© comme amateur. Et la billetterie doit uniquement servir Ă  la trĂ©sorerie de l’association, au salaire des professionnels associĂ©s Ă  la crĂ©ation, mais pas aux comĂ©diens amateurs.

Pour aller plus loin :