Dans le cadre dâune observation sur le lien entre les pratiques en amateur et les rĂ©pertoires en 2021, la journaliste et autrice Judith Sibony sâest entretenue avec plusieurs personnalitĂ©s du monde du spectacle, ici l’autrice Yasmina Reza.
Comment accueillez-vous les demandes dâamateurs dĂ©sireux de jouer vos textes ?
Au dĂ©but jâavais une philosophie tranquille qui consistait Ă dire : « qui veut jouer mes piĂšces les joue ». Je nâavais aucune tentation de rĂ©tention a priori. Et ça a durĂ© jusquâĂ Art.
A ma connaissance, il y a beaucoup dâamateurs qui ont jouĂ© Conversation aprĂšs un enterrement, (1987) surtout. Et Ă©galement La TraversĂ©e de lâhiver (1989). Quand Art a Ă©tĂ© créé (1994), jâavais la mĂȘme philosophie. Et comme il nây a que trois acteurs dans cette piĂšce, beaucoup de gens ont voulu la jouer ; et au dĂ©but, jâai laissĂ© faire.
Quâest-ce qui vous a fait changer de « philosophie » ?
Un jour, je reçois coup de fil de Jean-Louis Trintignant qui avait repris le rĂŽle de Serge dans Art. Il Ă©tait Ă Avignon oĂč trois troupes amateurs prĂ©sentaient la piĂšce, et il avait voulu voir leur travail. CâĂ©tait des troupe soit-disant dâamateurs, mais qui jouaient dans le off dans les conditions dĂ©finies pour les amateurs - je crois quâĂ lâĂ©poque, la rĂšgle Ă©tait : moins de dix reprĂ©sentations. [1] Trintignant mâappelle, donc, et me raconte que les salles sont pleines Ă craquer, et que les spectacles sont calamiteux. Il me dit « Les gens vont voir et ils sortent déçus, me dit-il. Si tu continues, ça va gĂącher tes piĂšces ». Moi qui suis du genre control freak, ça a dĂ©clenchĂ© en moi une alarme. Ă partir de ce moment lĂ , jâai dit : interdiction totale de jouer mes textes.
Je regrette cette radicalité mais elle est obligatoire.
De coup, vous avez la rĂ©putation dâĂȘtre un auteur qui ne laisse pas les amateurs jouer ses textes...
Je me suis assouplie. Au compte-goutte, mon agent donne des autorisations, et moi-mĂȘme je donne parfois des autorisations sous le manteau : si quelquâun veut jouer une de mes piĂšces trois fois dans un appartement, jâaccepte... Mais je ne veux plus que ce soit officiel.
Parfois, je me retrouve dans des situations embarrassantes. Il est arrivĂ© que des gens montent une de mes piĂšces, avec les dĂ©cors et les costumes, et beaucoup de travail, en espĂ©rant que je donne mon accord aprĂšs coup. Si câest pour jouer pour le plaisir, il nây a aucun problĂšme, mais dans ces cas de figure, il y a une billetterie, et lĂ , je ne peux pas laisser faire des choses qui me dĂ©plaisent juste pour faire plaisir...
A vrai dire, vous ĂȘtes tout aussi radicale concernant les troupes professionnelles. Et lorsque vous avez donnĂ© aux fameux acteurs flamands de TGStan lâautorisation de jouer Art, câĂ©tait archi exceptionnel.
Oui, avec les professionnels je suis encore bien plu radicale quâavec les amateurs. Si jâestime ne pas avoir au dĂ©part un tout petit peu de garantie sur le rĂ©sultat, je prĂ©fĂšre dire non. Jâai eu beaucoup de demandes, Ă un moment donnĂ©, auxquelles jâai presque toujours dit non parce que je nâĂ©tais pas convaincue par les projets. Le rĂ©sultat, câest quâon me propose plus jamais de jouer mes piĂšces.
Avez-vous tout de mĂȘme quelques bons souvenirs dâamateurs jouant vos textes ?
Oui, tout Ă fait. Il y a notamment eu un remarquable travail dâĂ©lĂšves du cours dâEva Saint-Paul, autour de Trois versions de la vie, avec des Ă©lĂšves qui nâavaient pas lâĂąge de jouer les rĂŽles, mais jâai donnĂ© lâautorisation pour quâils jouent pendant dix reprĂ©sentations, et le rĂ©sultat Ă©tait trĂšs beau.
Notes
[1] Il sâagit dâun dĂ©cret datant de la fin des annĂ©es 1950 qui, selon la FNCTA (FĂ©dĂ©ration Nationale des Compagnies Amateurs et de l’Animation) avait le mĂ©rite de poser un cadre clair mais nâĂ©tait pas du tout appliquĂ© de façon systĂ©matique. En outre, depuis juillet 2016, il nây a plus de limitation du nombre de reprĂ©sentations pour les amateurs. Dans le « off » du Festival dâAvignon, le principal critĂšre qui permet de faire la distinction entre amateurs et professionnels est le suivant : si on nâa pas de licence dâentrepreneur du spectacle, on est considĂ©rĂ© comme amateur. Et la billetterie doit uniquement servir Ă la trĂ©sorerie de lâassociation, au salaire des professionnels associĂ©s Ă la crĂ©ation, mais pas aux comĂ©diens amateurs.