Dans le cadre dâune observation sur le lien entre les pratiques en amateur et les rĂ©pertoires en 2021, la journaliste et autrice Judith Sibony sâest entretenue avec plusieurs personnalitĂ©s du monde du spectacle, ici la chorĂ©graphe Malgven Gerbes, Ă©galement co-fondatrice de la compagnie S H I F T S.
Entretien avec la chorégraphe Malgven Gerbes
Un partage transparent du processus intérieur
Une partie importante de votre activitĂ© de chorĂ©graphe consiste Ă intervenir auprĂšs dâamateurs qui ne sont pas forcĂ©ment volontaires au dĂ©part... Pouvez-vous nous raconter une de ces expĂ©riences ?
Lâexemple qui me vient est liĂ© Ă une piĂšce que jâai créée en 2013 avec cinq danseurs professionnels et que jâai beaucoup reprise dans le cadre dâateliers, notamment avec des jeunes. Le spectacle sâappelle Festina Lente (en latin : se hĂąter lentement). Câest une piĂšce construite autour de lâinfluence du public sur les danseurs : les spectateurs doivent compter jusquâĂ cent en se relayant tandis que les danseurs font des tableaux chorĂ©graphiques qui correspondent aux chiffres prononcĂ©s, et si deux personnes disent le mĂȘme chiffre en mĂȘme temps, il faut tout recommencer Ă zĂ©ro. Les chorĂ©graphies sont trĂšs prĂ©cises, mais elles changent en fonction du public et des accidents qui ne manquent pas dâarriver au cours du dĂ©compte. Il faut donc Ă la fois bien connaĂźtre sa partition et dĂ©velopper une vraie capacitĂ© Ă prendre des dĂ©cisions, Ă improviser des solutions...
On mâa proposĂ© de remonter cette piĂšce en immersion dans un collĂšge avec une classe de SEGPA (section dâenseignement gĂ©nĂ©ral et professionnel adaptĂ©, rassemblant, en effectifs limitĂ©s, des Ă©lĂšves dont on considĂšre quâils ont besoin de soutien scolaire). On sâest vus plusieurs fois sur trois semaines. Dâabord dans leur collĂšge, puis ils sont aussi venus nous voir rĂ©pĂ©ter avant de rĂ©pĂ©ter eux-mĂȘmes dans les espace de la ScĂšne Nationale de Dieppe (76). Je passe les dĂ©tails sur la prĂ©paration du spectacle (rĂ©pĂ©titions dâabord chaotiques, puis lâordre sâest Ă©tabli en mĂȘme temps que la motivation, petit Ă petit) pour en venir aux reprĂ©sentations. Sur scĂšne, ces adolescents faisaient quelque chose que les danseurs professionnels ne font pas et qui mâa beaucoup marquĂ©e : ils montraient clairement quand ils Ă©taient dĂ©couragĂ©s ou excitĂ©s (en fonction des erreurs du public) ; ils se donnaient des conseils en pleine reprĂ©sentation ; bref, il y avait un partage trĂšs transparent du processus intĂ©rieur et jâai trouvĂ© que câĂ©tait une qualitĂ© touchante et drĂŽle Ă partager avec le public.
Iriez-vous jusquâĂ dire que lorsque des amateurs jouent une piĂšce de votre rĂ©pertoire, ils en rĂ©vĂšlent des secrets cachĂ©s ?
En tout cas il y a dans leur attitude quelque chose qui rend plus transparents les caractĂšres, leur rapport Ă lâespoir, les styles de mouvements inconscients qui viennent chez chacun, les pointes dâhumour aussi, mĂȘme de ceux qui sont timides.
Avec les professionnels, lâenjeu est surtout dans la densitĂ© des tableaux chorĂ©graphiques, alors quâau contact des amateurs, jâai senti que faire des choses compliquĂ©es nâĂ©tait pas essentiel : on a Ă©laguĂ© en cherchant finalement ce qui mâintĂ©resse le plus, en tant que chorĂ©graphe : la qualitĂ© de mouvement, la qualitĂ© dâinterprĂ©tation et surtout : la qualitĂ© de prĂ©sence.
Et puis les amateurs imposent un travail trĂšs intĂ©ressant de clarification de la partition, pour que ce quâon partage soit le plus lisible possible et que le public puisse vraiment jouer le jeu.
MĂȘme si jâadore travailler avec des danseurs de haute technicitĂ©, je me suis rendu compte que je peux trĂšs bien mây retrouver avec des amateurs, car ce qui compte le plus pour moi, au final, câest le cĂŽtĂ© humain des gens qui sont observĂ©s ; le lien entre les gens, les questions psychologiques, sociĂ©tales, le cĂŽtĂ© imparfait des choses, assumĂ© comme tel.
Travailler avec des amateurs va exactement dans le sens de ce qui mâintĂ©resse le plus dans un spectacle : quâil y ait toujours quelque chose qui reste vivant et en lien avec le rĂ©el.
Une mĂȘme piĂšce de votre rĂ©pertoire peut donc mettre en relief des choses diffĂ©rentes selon les personnes avec qui vous la reprenez...
Oui. Pour garder lâexemple de Festina Lente, on a ensuite repris cette piĂšce avec une petite Ă©quipe dâĂ©lĂšves du Conservatoire du Havre ; des jeunes de16-17 ans. Etant familiers de la danse contemporaine, ils ont vite compris la maniĂšre dont on avait construit la partition, du coup on les a laissĂ© dĂ©velopper eux-mĂȘmes des choses nouvelles. Car je considĂšre que câest aussi le sens de ce genre dâinterventions : encourager les danseurs, quel que soit leur niveau, sur la voie de lâĂ©mancipation.
Encourager les danseurs, quel que soit leur niveau, sur la voie de lâĂ©mancipation
Ils se sont donc emparés de la proposition, prenant en main toutes les parties un peu libres que laissait le dispositif. On a ajouté des détails musicaux, ils ont voulu ajouter plus de danger physique dans la qualité des mouvements...
Comment traitez-vous la question du niveau lorsque vous donnez à danser une piÚce de votre répertoire ?
On ne parle pas en termes de niveau : simple, compliquĂ©, etc. Je considĂšre quâune chorĂ©graphie est un travail de portrait, et un portrait ça ne relĂšve pas du « câest bien » ou « câest pas bien ». Mon intĂ©rĂȘt est de mettre en valeur les potentiels que je pressens chez les gens, ce qui fait plus ou moins briller leurs yeux, du coup on va ensemble ds cette voie.
Quand on a douze ans, on sâintĂ©resse plus Ă certaines choses, et Ă dix-sept ans on sâintĂ©resse Ă dâautres. Les transformations quâon peut apporter Ă une piĂšce sont liĂ©es Ă ces questions de prioritĂ© plus quâĂ une question de niveau.
Avec des gens non expĂ©rimentĂ©s, les mouvements seront plus en rapport avec leur quotidien : la marche, des gestes de football, de disputes, des rĂ©fĂ©rences audiovisuelles. On sera plus dans des images du quotidien. Mais au-delĂ , il y a tous les mouvements inconscients quâils font et quâils ne maĂźtrisent pas, et qui sont trĂšs Ă©mouvants Ă voir : une façon de remonter les Ă©paules, de lever les yeux au ciel, de regarder derriĂšre pour voir si quelquâun les regarde. Une façon de laisser voir tout ce qui leur passe par la tĂȘte. Jâaime lâidĂ©e quâune mĂȘme piĂšce Ă©volue selon le groupe avec lequel je la rejoue, parce quâil y a toujours une sorte de nĂ©gociation naturelle entre la partition, eux, moi, le contexte.
Ăa a beau ĂȘtre une piĂšce de rĂ©pertoire ça reste de lâart vivant.
Quand vous menez des ateliers avec des amateurs, est-ce que vous préférez adapter une piÚce de votre répertoire ou en créer une inédite ?
Tout dĂ©pend de ce quâon me demande. Est-ce que le but est de faire dĂ©couvrir une piĂšce de notre rĂ©pertoire, de donner Ă rĂ©flĂ©chir sur « quâest-ce quâun chorĂ©graphe »...?
CrĂ©er en fonction des participants ou partir dâune piĂšce dĂ©jĂ composĂ©e, finalement, ce sont deux alternatives qui se croisent naturellement. MĂȘme quand on improvise, il y a des phĂ©nomĂšnes et des principes de mon travail qui vont traverser ce quâon dĂ©veloppe ensemble. Et rĂ©ciproquement : dans toute forme composĂ©e il y a une part de spontanĂ©itĂ© et dâimprovisation.
Il y a diffĂ©rentes maniĂšres de se sentir chorĂ©graphe, et lâune dâelle consiste justement Ă sâadapter Ă qui est lĂ : quâest-ce que cette personne vit, oĂč on est, quâest-ce qui se passe.
Je tiens Ă ce dialogue entre ce qui me correspond esthĂ©tiquement et Ă©thiquement et ce qui est lĂ : comment le mettre en valeur, et quâest ce qui fait quâon ne va pas subir ce quâil est en train de faire mais sây intĂ©resser vraiment
Jâai travaillĂ© avec des personnes qui pouvaient Ă peine bouger (dans maison de retraite) aussi bien quâavec des personnes sans papier dans le stress de lâattente dâune rĂ©gularisation, et je peux dire que si on met les gens en confiance, si on les rassure (contrairement aux usages de la culture française), ils ont plein de choses trĂšs belles et trĂšs raffinĂ©es Ă partager.
Le site Internet de la compagnie S H I F T S
https://www.s-h-i-f-t-s.org/fr
La vidĂ©othĂšque de « Danse et rĂ©pertoire »
https://www.numeridanse.tv/accueil