Dans le cadre d’une observation sur le lien entre les pratiques en amateur et les rĂ©pertoires en 2021, la journaliste et autrice Judith Sibony s’est entretenue avec plusieurs personnalitĂ©s du monde du spectacle, ici la chorĂ©graphe Maguy Marin.
La piĂšce de Maguy Marin intitulĂ©e May B créée en 1981 est une des piĂšces chorĂ©graphiques les plus re-dansĂ©es par des amateurs dans le cadre du dispositif « danse en amateur et rĂ©pertoire » du CND. Elle a Ă©tĂ© reprise cinq fois depuis la crĂ©ation du dispositif en 2006.
Entretien avec la chorégraphe Maguy Marin
« Pour que les piĂšces restent vivantes, il faut accepter une certaine âdĂ©gradationâ. Je ne suis pas puriste »
La premiĂšre fois quâon vous a dit : il y a des amateurs qui voudraient re-danser May B, comment avez-vous rĂ©agi ?
Frank Zappa [1] a dit quelque part que, son travail, il considĂšre que les gens peuvent sâen emparer et en faire ce quâils veulent, le tordre, le dĂ©naturer... Bien entendu, il y a toujours des enregistrements qui permettent dâentendre la version originale créée par Zappa.
Dans la danse, contrairement Ă la musique oĂč il y a une partition et un enregistrement, les Ćuvres sont a priori vouĂ©es Ă lâoubli, mĂȘme si avec la vidĂ©o, on peut maintenant avoir une idĂ©e de ce quâa Ă©tĂ© un spectacle. Mais pour garder lâesprit des piĂšces, câest trĂšs difficile. Pour quâelles restent vivantes, il faut accepter une certaine « dĂ©gradation ». Je ne suis pas puriste. LâidĂ©e que les gens puissent traverser ce travail ne me dĂ©plait pas, si cette appropriation est un facteur de dĂ©couvertes, de plaisir et dâinvention.
A propos des reprises de May B par des amateurs, je ne peux pas vous rĂ©pondre « JâĂ©tais dâaccord ou enthousiaste », tout simplement parce que pour moi, tout ça est naturel ; il nây a pas de diffĂ©rences entre amateurs et professionnels dans le processus de crĂ©ation. Lâexigence est la mĂȘme. Chacun doit passer par un tĂątonnement bĂ©nĂ©fique qui dĂ©payse ses certitudes. Je peux dire que je nâapprĂ©cie pas les professionnels installĂ©s dans leur savoir. Notre art a besoin dâune circulation entre gens qui ont Ă©tĂ© formĂ©s et gens qui font dâautres mĂ©tiers, ça rend les choses trĂšs vivantes.
Selon vous, pourquoi est-ce toujours May B que les amateurs veulent redanser ?
La plupart des autres piĂšces sont plus difficiles Ă remonter car elles sont plus techniques. Cela ne veut pas dire que May B soit facile Ă exĂ©cuter, loin de lĂ , mais la piĂšce accueille ceux qui sây mettent et permet d’en faire quelque chose. Au moment de la crĂ©ation, il y avait, dans la distribution, cinq professionnels et quatre garçons qui savaient Ă peine danser. Jâavais fait passer une annonce dans un cours de danse en disant que je cherchais quatre hommes dâĂąges diffĂ©rents et dâun niveau technique trĂšs variable. Jâai fait une petite audition en catimini et les gens que jâai choisis nâavaient pas de technique, je les ai choisi pour leur personnalitĂ©. Du point de vue des « professionnels », câĂ©taient peut-ĂȘtre de mauvais danseurs ; ils nâĂ©taient pas intĂ©grĂ©s Ă des troupes. Mais Ă mes yeux ils Ă©taient passionnants.
Jâai toujours eu un noyau de danseurs qui ont un bagage technique solide mais qui ne correspond pas forcĂ©ment Ă lâidĂ©e gĂ©nĂ©rale quâon se fait de la technique en danse. Et jâai toujours eu dans ma compagnie des gens qui nâont pas forcĂ©ment de formation, des danseurs qui pouvaient ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme des amateurs par le milieu. On nâest pas obligĂ© dâavoir fait une formation technique dans des Ă©coles diplĂŽmantes pour faire le travail que je propose.
En ayant la passion et le courage de travailler assidument, les gens arrivent Ă faire des choses magnifiques.
Comment se passent les répétitions des reprises de May B avec les amateurs ?
Câest rarement moi qui les anime, mais Ă un moment donnĂ© je vais toujours voir ce qui se passe. Il y a toujours un danseur de la troupe, car il faut quelquâun qui connaisse lâexigence de chaque geste, et surtout, dâoĂč provient telle ou telle intention. Sinon, on tombe facilement dans la caricature, surtout avec May B. Les rĂ©pĂ©titions doivent se faire dans un certain Ă©tat dâesprit. Ce nâest pas juste pour le plaisir.
Quand les rĂ©pĂ©titions Ă©taient dirigĂ©es par des professeurs de danse (et non par des danseurs qui avaient participĂ© au spectacle), le rĂ©sultat Ă©tait souvent assez dĂ©sespĂ©rant. Les gestes de la chorĂ©graphie revenaient Ă faire le petit vieux ou le petit handicapĂ© dĂ©bile. May B ce nâest pas ça. Câest chercher en soi des fragilitĂ©s qui peuvent exister chez dâautres, mais quâon a aussi. MĂȘme avec talent, il ne sâagit pas de « faire » le petit vieux, câest vĂ©ritablement chercher le petit vieux qui est en nous. Travailler sur nos propres faiblesses.
Câest un aspect qui manque aux professionnels car on apprend aux Ă©lĂšves Ă ĂȘtre le plus fort. Cela manque de chercher plus du cĂŽtĂ© des faiblesses que de la performance. Lâamateur peut y arriver plus naturellement, mais du coup, lui, il faut lui imposer certaines exigences pour
ne pas dévier vers quelque chose de facile et de caricatural.
Ces derniĂšres annĂ©es, vous avez créé des spectacles avec des amateurs dans le cadre du dispositif « piĂšces dâactualitĂ© », au Théùtre de la Commune d’Aubervilliers ainsi quâau Théùtre GĂ©rard-Philipe, Ă Saint Denis. [2]. Comment Ă©tait-ce ?
Pour moi, ça ne veut pas dire grand-chose « amateur ». Je nâoppose pas les amateurs et les professionnels. Ce qui est source dâinspiration et source de crĂ©ation, câest la personne en face de moi. Je pense Ă la personne, avec son corps, ses dĂ©sirs, ce quâelle transmet, donc ce que je fais avec les amateurs nâest pas diffĂ©rent de ce que je fais avec les gens de ma compagnie. La seule diffĂ©rence, câest la question du temps : ils nâont pas toute la journĂ©e, le temps de recherche et de travail est rĂ©duit. Et puis le nombre, aussi : au TGP, jâavais un groupe de trente personnes ; câest trĂšs difficile Ă gĂ©rer, surtout sur un temps court, avec des Ăąges et des profils trĂšs diffĂ©rents. A Aubervilliers, jâai ressenti le mĂȘme manque de temps, mais le groupe ne comptait que huit personnes.
Lâautre diffĂ©rence avec les professionnels, câest la ponctualitĂ© comme rapport Ă lâengagement : tel jour ils ne peuvent pas venir, Ă telle heure il faut rentrer prĂ©parer Ă manger, sâoccuper des enfants etc... Câest troublant, mais de ces deux expĂ©riences, je dirais quâelles sont pour moi synonymes de beaucoup de difficultĂ©s, et beaucoup de plaisir aussi.
La vie prend sa place dans le travail et vice versa.
Avez-vous vécu, au contact de ces amateurs, des choses qui vous ont nourrie en tant que chorégraphe ?
Dans les deux cas, il sâagissait de populations Ă©migrĂ©es pour la plupart : beaucoup de gens qui venaient de loin. Câest ça, le plus riche : devoir capter trĂšs vite qui sont ces gens. Et puis cette Ă©volution : dâabord ils se trouvent toujours en dessous de tout ; ils pensent quâils ne sont capables de rien, et en fait, ils sont capables de tout. Alors que les professionnels, eux, pensent quâils sont capables de tout...
De ce point de vue, on peut dire que les objectifs sont opposĂ©s : avec le professionnel, il faut chercher la fragilitĂ© ; tandis que lâamateur, il faut lui donner confiance pour quâil dĂ©voile ses capacitĂ©s mĂ©connues. Est-ce que ça vous change, en tant que chorĂ©graphe, ces contacts avec les amateurs ?
Oui, mais ça fait 25 ans que les autres me changent. Quand jâĂ©tais au CCN de Rillieux-la-Pape [3], on passait une grande partie de notre temps Ă faire des ateliers dans les Ă©coles, les collĂšges, pour des associations de femmes, etc. CâĂ©tait trĂšs important pour moi, le fait de travailler dans un quartier avec des gens qui y habitent.
On retrouve ce lien dâĂȘtre Ă ĂȘtre, et pas cette opposition artiste face Ă quelquâun qui nâest pas artiste.
Et câest un de mes buts : retrouver ce lien dâhumanitĂ© si tĂ©nu. Ăa mâa Ă©normĂ©ment influencĂ©e. Pas comme une expĂ©rience personnelle que jâaurais eue envie de dĂ©velopper pour moi-mĂȘme, mais comme un moyen dâĂ©largir la vision du monde qui mâĂ©tait renvoyĂ©e.
Quand vous faites danser des amateurs, est ce que vous cherchez plutĂŽt Ă mettre en valeur ce quâils sont, ou Ă leur faire jouer autre chose pour les faire sortir dâeux-mĂȘmes ?
Je ne cherche absolument pas Ă faire sortir les amateurs dâeux-mĂȘmes ! Je ne mây connais pas dans ce domaine. Je cherche par des moyens ludiques Ă faire jouer les personnes comme lorsquâon est enfant. Je mâappuie sur ce que je suis pour faire ce qui est Ă faire. La question nâest pas est ce que je suis moi-mĂȘme ou est-ce que je joue un rĂŽle. Ce qui compte, câest la façon dont on travaille pour que ce ne soit pas une exposition, une exhibition. Et il faut beaucoup dâattention pour travailler avec les gens ; quâils soient professionnels ou amateurs, il faut toujours faire attention Ă ne pas les mettre en difficultĂ©. Surtout pas chercher quelque chose de lâordre du dĂ©voilement ; ce serait obscĂšne. La question de savoir « qui est qui », ce nâest intĂ©ressant pour personne. Ce qui est intĂ©ressant, câest de savoir comment, Ă un moment donnĂ©, se saisir dâune parole, dâun geste et, avec ce que je suis, comment tenter de faire Ă©merger un monde poĂ©tique qui atteigne celui qui y assiste.
Notes
[1] Un autre chorĂ©graphe : Jean-Claude Gallotta, cite aussi volontiers Franck Zappa comme modĂšle dâun patrimoine vouĂ© Ă faire lâobjet dâune appropriation qui lui Ă©chappe. « Je vois plein de jeunes qui jouent mieux que moi ce que je fais, comment ont-ils fait, oĂč ont-ils appris ? », aurait dit le musicien, citĂ© par Gallotta.
[2] La Petite Espagne, mise en scĂšne Maguy Marin, avec JosĂ© Agost, Luisa Ruiz-Nello, AndreĂnaIbedaca FernĂĄndez, Sonia DomĂnguez, Teresa Rodriguez, Alfonso Izquierdo, Maria Martin Muñoz. Théùtre de la Commune 2014
Et Octobre Ă Saint-Denis. TGP 2019
[3] Maguy Marin a dirigé ce Centre Chorégraphique National situé dans une banlieue populaire de Lyon pendant treize ans, de 1998 à 2011.
Le site de la compagnie de Maguy Marin
https://compagnie-maguy-marin.fr
La vidĂ©othĂšque de « Danse et rĂ©pertoire »
https://www.numeridanse.tv/accueil