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Entretien avec Jean-Claude Gallotta

Par Sonia Leplat, le 5 juin 2024.

Dans le cadre d’une observation sur le lien entre les pratiques en amateur et les rĂ©pertoires en 2021, la journaliste et autrice Judith Sibony s’est entretenue avec plusieurs personnalitĂ©s du monde du spectacle, ici le chorĂ©graphe Jean-Claude Galotta.

Entretien avec le chorégraphe Jean-Claude Gallotta

Cela rĂ©pond Ă  une des mes plus grandes curiositĂ©s personnelles : voir toutes les nuances et les diffĂ©rences qu’on peut apporter Ă  quelque chose.

Vous ĂȘtes le danseur le plus « re-dansĂ© » dans le cadre du dispositif « Danse en amateur et rĂ©pertoire ». Qu’est ce que cela vous fait de voir les amateurs s’emparer de vos chorĂ©graphies ?
C’est comme d’avoir Ă©crit une chanson et de l’entendre chantĂ©e par des publics trĂšs diffĂ©rents. On dĂ©couvre toutes les interprĂ©tations possibles auxquelles on n’aurait pas du tout pensĂ©. A vrai dire, je dĂ©couvre beaucoup de choses sur moi-mĂȘme aussi.

Qu’est-ce que ces reprises rĂ©vĂšlent, par exemple ?
Tout est dans l’interprĂ©tation. Dans la façon de reprendre des signes et les interprĂ©ter diffĂ©remment. Par exemple, dans une reprise de Mammame, je me souviens d’un monsieur en train de jouer mon rĂŽle. Il essaie de faire les mĂȘmes gestes mais tout prend une autre dimension, et je me vois autrement Ă  travers lui. Si c’est un enfant (qui joue ce mĂȘme rĂŽle), les choses prennent encore une toute autre tournure. Souvent aussi, dans les reprises par des amateurs, il y a plus de monde que prĂ©vu sur scĂšne. Donc la chorĂ©graphie s’enrichit. Il y a un enthousiasme. Parfois ils font un peu diffĂ©remment, peut-ĂȘtre tout simplement parce qu’ils n’arrivaient pas Ă  reproduire exactement la chorĂ©graphie, donc c’est une forme de dĂ©tournement mais justement, c’est toujours trĂšs intĂ©ressant ; ça apporte toujours quelque chose de nouveau. C’est toujours Mammame, mais diffĂ©rent selon ce que sont les gens. Et cela rĂ©pond Ă  une des mes plus grandes curiositĂ©s personnelles : voir toutes les nuances et les diffĂ©rences qu’on peut apporter Ă  quelque chose.

En tant que chorĂ©graphe, quel est votre rapport aux danseurs amateurs ?
C’est trĂšs simple : Ă  mes yeux on est tous des amateurs. Quand on commence, on se constitue en groupe. Il y a des gens qui travaillent dans l’espoir de crĂ©er de l’art, d’autres pour qui c’est simplement une passion, mais au dĂ©but on ne sait pas ce que cela va devenir. [1]

J’ai toujours Ă©tĂ© partant pour animer des stages auprĂšs d’amateurs. Des enfants, des handicapĂ©s, des personnes ĂągĂ©es. J’ai appris Ă  mes danseurs Ă  le faire, pour moi c’est trĂšs important. On est beaucoup allĂ© dans les EHPAD, dans les usines, dans les Ă©coles. On montrait un extrait du travail de la compagnie, et aprĂšs on invitait les gens Ă  participer. On dansait dans les lieux. Parfois les gens se moquaient de nous. Moi ça me plait bien de provoquer des choses nouvelles avec l’art.

En outre, au sein mĂȘme de ma compagnie, il y a toujours eu des amateurs et des professionnels mĂ©langĂ©s. Parce que c’est en fait mon principal souci : rester en contact avec les vrais gens.

Quand je fais des auditions, elles sont ouvertes Ă  tout le monde, ce qui me permet de faire des rencontres trĂšs prĂ©cieuses. Et on ne choisit pas forcĂ©ment les plus professionnels. Certains sortent tout juste de l’école. D’autres viennent comme ça, simplement parce que la porte Ă©tait ouverte. Il y a toujours eu dans ma troupe des figures un peu dĂ©calĂ©es. Dans les danses de groupe, je mĂ©lange les techniciens et les non techniciens. Tous font le mĂȘme geste mais Ă  des hauteurs diffĂ©rentes, et le public le ressent. C’est crucial pour moi de montrer ça : que la danse met en scĂšne un ensemble, mais qu’elle sert aussi Ă  montrer ce que c’est qu’une personnalitĂ©, une singularitĂ©, une diffĂ©rence. C’est ce que j’ai fait notamment dans 99 duos ou dans Racheter la mort des gestes.

Ce contact avec des « non techniciens » comme vous dites, vous a-t-il inspirĂ© des gestes de danse ? Autrement dit, a-t-il eu une influence sur votre rĂ©pertoire ?
Non je ne peux pas dire ça. Mais il me vient pourtant une histoire rigolote qui va dans le sens que vous indiquez. Un jour je reçois une lettre d’institutrices de Dreux qui faisaient une expĂ©rience avec des tout petits de maternelle. Elles m’ont proposĂ© de venir voir. On faisait justement une reprise d’Ulysse au Théùtre de la ville, alors je leur ai proposĂ© de venir. Avec les tout petits. Ils ont regardĂ©, puis ils sont montĂ©s sur le plateau pour montrer leur danse. LĂ  j’ai vu toutes ces Ă©nergies petites mais si vives. Et ça m’a impressionnĂ©. Je n’avais jamais vu des lucioles pareilles. Et - dĂ©tail anecdotique mais peut-ĂȘtre aussi symbolique : quand ils sont partis, on a dĂ©couvert qu’ils avaient enlevĂ© tous les scotch repĂšres que nous avions mis sur le plateau pour les reprĂ©sentations.
Quand j’ai fait mon spectacle suivant : Les Survivants, je me suis rappelĂ© de ces enfants, et je me suis dit : aprĂšs le moment oĂč tout le monde est allongĂ© comme mort, je pourrais arriver avec des enfants comme des angelots annonçant de nouveau la vie. Alors j’ai Ă©crit aux institutrices de Dreux en leur demander si les enfants pourraient courir nus sur scĂšne. Et figurez-vous qu’elles ont rĂ©pondu : oui. Avec ce spectacle, on a fait un tabac Ă  Avignon, puis tout le tour de l’Europe. A New-York on nous a demandĂ© de vĂȘtir les enfants, alors on leur a mis une couche culotte. Et quelques annĂ©es plus tard, lorsqu’il a Ă©tĂ© question de reprendre le spectacle en France, les directeurs de tous les théùtres m’ont dit que ce n’était plus possible de faire une chose pareille. Alors on a laissĂ© tomber le projet de reprise.
Un spectacle mort pour le répertoire faute de bébés amateurs pour y participer, en somme...
Au-delĂ  de cette anecdote, je peux dire que les amateurs sont sources d’inspiration en tant qu’ĂȘtres humains, tout simplement. Pas au niveau du geste, mais moi je travaille sur la relation. A l’intĂ©rieur de cette alchimie, bien sĂ»r, l’amateur amĂšne sa façon d’ĂȘtre. Il amĂšne ce qu’il est, et le but est simplement de dĂ©velopper cela. MĂȘle s’ils sont toujours persuadĂ©s qu’ils ne vont pas y arriver.

Lorsque vous travaillez avec des amateurs, comment gĂ©rez-vous cette peur de ne pas y arriver ?
Je montre des petites techniques, je simplifie les gestes pour qu’ils prennent confiance, et petit Ă  petit, je pousse, et ça se construit, et petit Ă  petit on arrive Ă  quelque chose. Parfois, si je sens qu’ils survolent les mouvements, j’en dĂ©duis qu’il faut en faire moins. En fait c’est une adaptation permanente.

Diriez-vous que l’intensitĂ© de prĂ©sence sur scĂšne est diffĂ©rente selon qu’il s’agit d’amateurs ou de professionnels ?
Ça dĂ©pend des personnalitĂ©s. Il y a des gens qui se donnent Ă  fond tout le temps et d’autres qui sont plus rĂ©servĂ©s. Mais ça c’est autant chez les amateurs que chez les professionnels. Il y a cependant cette diffĂ©rence : parfois, sachant qu’ils ne vont faire telle ou telle performance qu’une fois (ou qu’un nombre trĂšs rĂ©duit de fois), les amateurs se donnent Ă  150 %, au point mĂȘme de se faire mal tellement ils en font. Alors que le professionnel sait qu’il va recommencer le lendemain. Avec l’amateur, quand on bĂ©nĂ©ficie de cette Ă©nergie folle, c’est un peu trop parfois, ça peut mĂȘme faire peur, mais une chose est sĂ»r : c’est toujours magnifique.


Notes

[1Moi le premier, je suis un amateur : je suis arrivĂ© dans la danse complĂštement par hasard, aprĂšs avoir fait les Beaux arts de Grenoble.
Aux Beaux arts, le professeur de modĂšle vivant m’avait dit : allez voir les gens en mouvement, les gens dans la vie ; ça apportera des choses pour vos dessins.
Alors je me suis mis Ă  chercher les lieux oĂč ça bougeait. D’abord les sportifs. Et ensuite, je dĂ©couvre le Conservatoire de la danse. J’avais jamais vu de danse de ma vie. Je frappe Ă  la porte et on m’ouvre. Tout petit lieu avec un pilier au milieu et plein de jeunes filles en train de transpirer avec petit chignons. Et les profs m’ont accueilli Ă  bras ouverts, ça m’a surpris. J’ai demandĂ© si je pouvais dessiner ; bien sĂ»r bien sĂ»r ! En fait j’ai compris que quand un garçon passe la porte, on essaie de lui mettre le grappin dessus, car grand manque de garçons.
Et finalement elles m’ont dit : vous ĂȘtes bien bĂąti, vous devriez vous mettre Ă  la danse.
J’ai rĂ©pondu, pas d’argent. Elles m’ont dit ok on affiche vos dessins en guise de rĂ©tribution pour les cours.
Ensuite j’ai dit pas de collants.Elles m’ont rĂ©pondu ok, gardez votre pantalon, et vous ferez des claquettes. C’était justement ma seule rĂ©fĂ©rence de la danse. En plus, elles m’ont dit : il y a Mathile Altaraz qui va s’occuper de vous. Et bien sĂ»r je suis tombĂ© amoureux d’elle. Ensuite, j’ai fait les galas, ça m’a amusĂ©. Ensuite j’ai demandĂ© Ă  faire des chorĂ©graphies avant mĂȘme d’apprendre bien Ă  danser. J’ai compris que ce serait plus rigolo que d’ĂȘtre seul derriĂšre un tableau.
Parmi mes premiers spectacles, il y a eu une commande du Conservatoire de danse de Grenoble. Ça s’appelait En attendant. J’avais embarquĂ© toute l’école, y compris les secrĂ©taires, et aussi les garçons qui accompagnaient leurs petites amies au cours de danse. Donc j’avais une espĂšce de tribu incroyable. Ça donnait le ton pour mes prochaines crĂ©ations Et pour contrebalancer ça, j’avais parallĂšlement créé un trio dans le silence : Le temps d’une histoire, sans savoir que ça se faisait dĂ©jĂ , la danse sans musique... En tout cas, je tenais aux deux facettes : la recherche un peu austĂšre, et la grande fĂȘte collective.
Quand j’ai dĂ©cidĂ© de faire des chorĂ©graphies, j’ai commencĂ© par donner des cours en pensant que ça me permettrait de rencontrer des gens qui voudraient peut-ĂȘtre constituer une troupe. Et c’est ce que j’ai fait ; avec une troupe on ne peut plus hĂ©tĂ©rogĂšne. Il y avait des gens techniquement trĂšs forts, d’autres pas du tout ; ça s’équilibrait.
On n’arrivait pas Ă  en vivre, mais on avait envie de dĂ©fendre ça. Donc je ne choisissais que les boulots qui me prenaient uniquement le matin. Mathilde, ma compagne de crĂ©ation et de vie, Ă©tait en mĂ©decine et elle s’arrangeait pour faire ses gardes le matin. On essayait de s’astreindre Ă  cette discipline : rĂ©pĂ©ter tous les aprĂšs-midis. On faisait comme des professionnels mais sans gagner notre vie. C’était une folle passion. On voulait absolument dĂ©chirer le voile. Etre prĂ©sents. Et petit Ă  petit on a obtenu une bourse, puis des aides, etc.
Quand on a pu commencer Ă  en vivre, j’ai demandĂ© aux autres : qui a envie de continuer ? Certains ont prĂ©fĂ©rĂ© arrĂȘter alors qu’ils avaient la capacitĂ© de devenir professionnels ; d’autres ont voulu continuer alors qu’ils Ă©taient bien moins techniciens. Et c’est avec cette troupe qu’on a passĂ© le cap : vivre de ce travail. Je dois aussi prĂ©ciser qu’au dĂ©but, les danseurs plus techniques n’aimaient pas trop mon cĂŽtĂ© pas acadĂ©mique. Donc ceux qui venaient avec moi Ă©taient plutĂŽt des gens sans formation. Des comĂ©diens, ou des danseurs qui s’étaient construits seuls.


Le site de la compagnie de Jean-Claude Gallotta
https://www.gallotta-danse.com

La vidĂ©othĂšque de « Danse et rĂ©pertoire »
https://www.numeridanse.tv/accueil

Pour aller plus loin :