Dans le cadre dâune observation sur le lien entre les pratiques en amateur et les rĂ©pertoires en 2021, la journaliste et autrice Judith Sibony sâest entretenue avec plusieurs personnalitĂ©s du monde du spectacle, ici le chorĂ©graphe Jean-Claude Galotta.
Entretien avec le chorégraphe Jean-Claude Gallotta
Cela rĂ©pond Ă une des mes plus grandes curiositĂ©s personnelles : voir toutes les nuances et les diffĂ©rences quâon peut apporter Ă quelque chose.
Vous ĂȘtes le danseur le plus « re-dansĂ© » dans le cadre du dispositif « Danse en amateur et rĂ©pertoire ». Quâest ce que cela vous fait de voir les amateurs sâemparer de vos chorĂ©graphies ?
Câest comme dâavoir Ă©crit une chanson et de lâentendre chantĂ©e par des publics trĂšs diffĂ©rents. On dĂ©couvre toutes les interprĂ©tations possibles auxquelles on nâaurait pas du tout pensĂ©. A vrai dire, je dĂ©couvre beaucoup de choses sur moi-mĂȘme aussi.
Quâest-ce que ces reprises rĂ©vĂšlent, par exemple ?
Tout est dans lâinterprĂ©tation. Dans la façon de reprendre des signes et les interprĂ©ter diffĂ©remment. Par exemple, dans une reprise de Mammame, je me souviens dâun monsieur en train de jouer mon rĂŽle. Il essaie de faire les mĂȘmes gestes mais tout prend une autre dimension, et je me vois autrement Ă travers lui. Si câest un enfant (qui joue ce mĂȘme rĂŽle), les choses prennent encore une toute autre tournure. Souvent aussi, dans les reprises par des amateurs, il y a plus de monde que prĂ©vu sur scĂšne. Donc la chorĂ©graphie sâenrichit. Il y a un enthousiasme. Parfois ils font un peu diffĂ©remment, peut-ĂȘtre tout simplement parce quâils nâarrivaient pas Ă reproduire exactement la chorĂ©graphie, donc câest une forme de dĂ©tournement mais justement, câest toujours trĂšs intĂ©ressant ; ça apporte toujours quelque chose de nouveau. Câest toujours Mammame, mais diffĂ©rent selon ce que sont les gens. Et cela rĂ©pond Ă une des mes plus grandes curiositĂ©s personnelles : voir toutes les nuances et les diffĂ©rences quâon peut apporter Ă quelque chose.
En tant que chorégraphe, quel est votre rapport aux danseurs amateurs ?
Câest trĂšs simple : Ă mes yeux on est tous des amateurs. Quand on commence, on se constitue en groupe. Il y a des gens qui travaillent dans lâespoir de crĂ©er de lâart, dâautres pour qui câest simplement une passion, mais au dĂ©but on ne sait pas ce que cela va devenir. [1]
Jâai toujours Ă©tĂ© partant pour animer des stages auprĂšs dâamateurs. Des enfants, des handicapĂ©s, des personnes ĂągĂ©es. Jâai appris Ă mes danseurs Ă le faire, pour moi câest trĂšs important. On est beaucoup allĂ© dans les EHPAD, dans les usines, dans les Ă©coles. On montrait un extrait du travail de la compagnie, et aprĂšs on invitait les gens Ă participer. On dansait dans les lieux. Parfois les gens se moquaient de nous. Moi ça me plait bien de provoquer des choses nouvelles avec lâart.
En outre, au sein mĂȘme de ma compagnie, il y a toujours eu des amateurs et des professionnels mĂ©langĂ©s. Parce que câest en fait mon principal souci : rester en contact avec les vrais gens.
Quand je fais des auditions, elles sont ouvertes Ă tout le monde, ce qui me permet de faire des rencontres trĂšs prĂ©cieuses. Et on ne choisit pas forcĂ©ment les plus professionnels. Certains sortent tout juste de lâĂ©cole. Dâautres viennent comme ça, simplement parce que la porte Ă©tait ouverte. Il y a toujours eu dans ma troupe des figures un peu dĂ©calĂ©es. Dans les danses de groupe, je mĂ©lange les techniciens et les non techniciens. Tous font le mĂȘme geste mais Ă des hauteurs diffĂ©rentes, et le public le ressent. Câest crucial pour moi de montrer ça : que la danse met en scĂšne un ensemble, mais quâelle sert aussi Ă montrer ce que câest quâune personnalitĂ©, une singularitĂ©, une diffĂ©rence. Câest ce que jâai fait notamment dans 99 duos ou dans Racheter la mort des gestes.
Ce contact avec des « non techniciens » comme vous dites, vous a-t-il inspirĂ© des gestes de danse ? Autrement dit, a-t-il eu une influence sur votre rĂ©pertoire ?
Non je ne peux pas dire ça. Mais il me vient pourtant une histoire rigolote qui va dans le sens que vous indiquez. Un jour je reçois une lettre dâinstitutrices de Dreux qui faisaient une expĂ©rience avec des tout petits de maternelle. Elles mâont proposĂ© de venir voir. On faisait justement une reprise dâUlysse au Théùtre de la ville, alors je leur ai proposĂ© de venir. Avec les tout petits. Ils ont regardĂ©, puis ils sont montĂ©s sur le plateau pour montrer leur danse. LĂ jâai vu toutes ces Ă©nergies petites mais si vives. Et ça mâa impressionnĂ©. Je nâavais jamais vu des lucioles pareilles. Et - dĂ©tail anecdotique mais peut-ĂȘtre aussi symbolique : quand ils sont partis, on a dĂ©couvert quâils avaient enlevĂ© tous les scotch repĂšres que nous avions mis sur le plateau pour les reprĂ©sentations.
Quand jâai fait mon spectacle suivant : Les Survivants, je me suis rappelĂ© de ces enfants, et je me suis dit : aprĂšs le moment oĂč tout le monde est allongĂ© comme mort, je pourrais arriver avec des enfants comme des angelots annonçant de nouveau la vie. Alors jâai Ă©crit aux institutrices de Dreux en leur demander si les enfants pourraient courir nus sur scĂšne. Et figurez-vous quâelles ont rĂ©pondu : oui. Avec ce spectacle, on a fait un tabac Ă Avignon, puis tout le tour de lâEurope. A New-York on nous a demandĂ© de vĂȘtir les enfants, alors on leur a mis une couche culotte. Et quelques annĂ©es plus tard, lorsquâil a Ă©tĂ© question de reprendre le spectacle en France, les directeurs de tous les théùtres mâont dit que ce nâĂ©tait plus possible de faire une chose pareille. Alors on a laissĂ© tomber le projet de reprise.
Un spectacle mort pour le répertoire faute de bébés amateurs pour y participer, en somme...
Au-delĂ de cette anecdote, je peux dire que les amateurs sont sources dâinspiration en tant quâĂȘtres humains, tout simplement. Pas au niveau du geste, mais moi je travaille sur la relation. A lâintĂ©rieur de cette alchimie, bien sĂ»r, lâamateur amĂšne sa façon dâĂȘtre. Il amĂšne ce quâil est, et le but est simplement de dĂ©velopper cela. MĂȘle sâils sont toujours persuadĂ©s quâils ne vont pas y arriver.
Lorsque vous travaillez avec des amateurs, comment gérez-vous cette peur de ne pas y arriver ?
Je montre des petites techniques, je simplifie les gestes pour quâils prennent confiance, et petit Ă petit, je pousse, et ça se construit, et petit Ă petit on arrive Ă quelque chose. Parfois, si je sens quâils survolent les mouvements, jâen dĂ©duis quâil faut en faire moins. En fait câest une adaptation permanente.
Diriez-vous que lâintensitĂ© de prĂ©sence sur scĂšne est diffĂ©rente selon quâil sâagit dâamateurs ou de professionnels ?
Ăa dĂ©pend des personnalitĂ©s. Il y a des gens qui se donnent Ă fond tout le temps et dâautres qui sont plus rĂ©servĂ©s. Mais ça câest autant chez les amateurs que chez les professionnels. Il y a cependant cette diffĂ©rence : parfois, sachant quâils ne vont faire telle ou telle performance quâune fois (ou quâun nombre trĂšs rĂ©duit de fois), les amateurs se donnent Ă 150 %, au point mĂȘme de se faire mal tellement ils en font. Alors que le professionnel sait quâil va recommencer le lendemain. Avec lâamateur, quand on bĂ©nĂ©ficie de cette Ă©nergie folle, câest un peu trop parfois, ça peut mĂȘme faire peur, mais une chose est sĂ»r : câest toujours magnifique.
Notes
[1] Moi le premier, je suis un amateur : je suis arrivé dans la danse complÚtement par hasard, aprÚs avoir fait les Beaux arts de Grenoble.
Aux Beaux arts, le professeur de modĂšle vivant mâavait dit : allez voir les gens en mouvement, les gens dans la vie ; ça apportera des choses pour vos dessins.
Alors je me suis mis Ă chercher les lieux oĂč ça bougeait. Dâabord les sportifs. Et ensuite, je dĂ©couvre le Conservatoire de la danse. Jâavais jamais vu de danse de ma vie. Je frappe Ă la porte et on mâouvre. Tout petit lieu avec un pilier au milieu et plein de jeunes filles en train de transpirer avec petit chignons. Et les profs mâont accueilli Ă bras ouverts, ça mâa surpris. Jâai demandĂ© si je pouvais dessiner ; bien sĂ»r bien sĂ»r ! En fait jâai compris que quand un garçon passe la porte, on essaie de lui mettre le grappin dessus, car grand manque de garçons.
Et finalement elles mâont dit : vous ĂȘtes bien bĂąti, vous devriez vous mettre Ă la danse.
Jâai rĂ©pondu, pas dâargent. Elles mâont dit ok on affiche vos dessins en guise de rĂ©tribution pour les cours.
Ensuite jâai dit pas de collants.Elles mâont rĂ©pondu ok, gardez votre pantalon, et vous ferez des claquettes. CâĂ©tait justement ma seule rĂ©fĂ©rence de la danse. En plus, elles mâont dit : il y a Mathile Altaraz qui va sâoccuper de vous. Et bien sĂ»r je suis tombĂ© amoureux dâelle. Ensuite, jâai fait les galas, ça mâa amusĂ©. Ensuite jâai demandĂ© Ă faire des chorĂ©graphies avant mĂȘme dâapprendre bien Ă danser. Jâai compris que ce serait plus rigolo que dâĂȘtre seul derriĂšre un tableau.
Parmi mes premiers spectacles, il y a eu une commande du Conservatoire de danse de Grenoble. Ăa sâappelait En attendant. Jâavais embarquĂ© toute lâĂ©cole, y compris les secrĂ©taires, et aussi les garçons qui accompagnaient leurs petites amies au cours de danse. Donc jâavais une espĂšce de tribu incroyable. Ăa donnait le ton pour mes prochaines crĂ©ations Et pour contrebalancer ça, jâavais parallĂšlement créé un trio dans le silence : Le temps dâune histoire, sans savoir que ça se faisait dĂ©jĂ , la danse sans musique... En tout cas, je tenais aux deux facettes : la recherche un peu austĂšre, et la grande fĂȘte collective.
Quand jâai dĂ©cidĂ© de faire des chorĂ©graphies, jâai commencĂ© par donner des cours en pensant que ça me permettrait de rencontrer des gens qui voudraient peut-ĂȘtre constituer une troupe. Et câest ce que jâai fait ; avec une troupe on ne peut plus hĂ©tĂ©rogĂšne. Il y avait des gens techniquement trĂšs forts, dâautres pas du tout ; ça sâĂ©quilibrait.
On nâarrivait pas Ă en vivre, mais on avait envie de dĂ©fendre ça. Donc je ne choisissais que les boulots qui me prenaient uniquement le matin. Mathilde, ma compagne de crĂ©ation et de vie, Ă©tait en mĂ©decine et elle sâarrangeait pour faire ses gardes le matin. On essayait de sâastreindre Ă cette discipline : rĂ©pĂ©ter tous les aprĂšs-midis. On faisait comme des professionnels mais sans gagner notre vie. CâĂ©tait une folle passion. On voulait absolument dĂ©chirer le voile. Etre prĂ©sents. Et petit Ă petit on a obtenu une bourse, puis des aides, etc.
Quand on a pu commencer Ă en vivre, jâai demandĂ© aux autres : qui a envie de continuer ? Certains ont prĂ©fĂ©rĂ© arrĂȘter alors quâils avaient la capacitĂ© de devenir professionnels ; dâautres ont voulu continuer alors quâils Ă©taient bien moins techniciens. Et câest avec cette troupe quâon a passĂ© le cap : vivre de ce travail. Je dois aussi prĂ©ciser quâau dĂ©but, les danseurs plus techniques nâaimaient pas trop mon cĂŽtĂ© pas acadĂ©mique. Donc ceux qui venaient avec moi Ă©taient plutĂŽt des gens sans formation. Des comĂ©diens, ou des danseurs qui sâĂ©taient construits seuls.
Le site de la compagnie de Jean-Claude Gallotta
https://www.gallotta-danse.com
La vidĂ©othĂšque de « Danse et rĂ©pertoire »
https://www.numeridanse.tv/accueil