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Entretien avec David Lescot

Par Sonia Leplat, le 5 juin 2024.

Dans le cadre d’une observation sur le lien entre les pratiques en amateur et les rĂ©pertoires en 2021, la journaliste et autrice Judith Sibony s’est entretenue avec plusieurs personnalitĂ©s du monde du spectacle, ici l’auteur, metteur en scĂšne et musicien David Lescot.

Les amateurs prennent le texte au sérieux

Que diriez-vous si des amateurs demandaient Ă  jouer vos textes ?
Je suis pour ! Si c’est dans un contexte complĂštement amateur, il n’y a pas de problĂšme, au contraire : c’est une trĂšs bonne maniĂšre de faire circuler les textes, de les faire connaitre, et de familiariser les gens avec les Ă©critures d’aujourd’hui.
Pour l’instant, le rapport que j’ai avec les amateurs est surtout liĂ© aux stages que j’encadre depuis des annĂ©es dans les théùtres oĂč je suis associĂ©, notamment Ă  Mulhouse (La Filature, ScĂšne nationale), Ă  Reims (CDN) ou Ă  Paris (Théùtre de la Ville).

Vous ĂȘtes donc un auteur qui n’est pas spĂ©cialement jouĂ© par des amateurs mais qui les cĂŽtoie sur le plateau. Que vous apporte cette expĂ©rience ?
Elle est toujours profitable, parce qu’elle permet d’interroger notre propre pratique. On cherche Ă  faire comprendre des choses, et du coup ces choses deviennent plus simples pour nous aussi. Par exemple, dans les ateliers, j’utilise des extraits de mes piĂšces pour montrer comment on peut aborder le théùtre en prenant comme point de dĂ©part le rythme, la musicalitĂ©. Et ça rejoint le cœur de mon travail de metteur en scĂšne.

Pouvez-vous nous raconter un Ă©pisode marquant de travail avec des amateurs, et quelle est la place du rĂ©pertoire dans ce genre d’expĂ©riences ?
J’ai eu une expĂ©rience incroyable Ă  la MC93 de Bobigny, Ă  l’initiative de Patrick Sommier, en 2013. Ça s’appelait « l’atelier des 200 ». Le temps d’un week-end, plusieurs metteurs en scĂšne Ă©taient invitĂ©s Ă  diriger deux-cents personnes pendant une heure et demi. Deux-cent personne sur scĂšne, c’est beaucoup ; on ne peut jamais avoir un groupe d’une telle ampleur au théùtre. Comme on disposait d’un temps assez court, le but Ă©tait de produire quelque chose Ă  partir de l’engagement de chacun dans une forme d’expression. Lire, jouer, improviser, textuellement ou chorĂ©graphiquement... Ce genre d’expĂ©rience, c’est de l’expĂ©rimentation Ă  l’état pur. On ne vise pas un rĂ©sultat ou une reprĂ©sentation. On vise... autre chose. Ça nĂ©cessite d’ĂȘtre rĂ©actif et inventif. Parce que si on essaie de plier les gens Ă  un projet prĂ©conçu, ça n’a aucune chance de fonctionner.
Il y a quelque chose qui m’intĂ©resse profondĂ©ment lĂ  dedans : le cĂŽtĂ© cĂŽtĂ© libre ; gratuit ; improductif, si on peut dire.

Et surtout, cette chose trĂšs importante : il faut faire en sorte que le travail donne du plaisir.

Qu’il procure une euphorie, mĂȘme : une envie de le faire pour le faire. Il faut ĂȘtre au service de ce plaisir plutĂŽt qu’au service d’un texte ou d’un projet prĂ©cis. Sans pour autant tomber dans la dĂ©magogie bien sĂ»r.

Avez-vous dĂ©jĂ  vu des amateurs s’emparer de vos textes indĂ©pendamment des ateliers que vous pouvez mener ?
RĂ©cemment, Ă  la MPAA justement, le metteur en scĂšne François Rancillac a fait jouer des extraits de ma comĂ©dien musicale Une femme se dĂ©place. Je suis allĂ© voir et ça m’a fait tout simplement plaisir ; que des gens s’approprient ça. L’accent n’est pas du tout mis sur la mĂȘme chose que dans la mise en scĂšne que j’ai faite. C’est trĂšs touchant.

Comment dĂ©cririez-vous la diffĂ©rence entre votre mise en scĂšne d’Une Femme se dĂ©place et les extraits que vous avez vus jouer par des amateurs ?
Tout part de la question du rythme, de la mise en place.
Pour mon spectacle, vous n’imaginez pas le nombre d’heures qu’on a passĂ©es, en rĂ©pĂ©tition, simplement pour que le serveur du restaurant arrive au bon moment Ă  la table des protagonistes, et qu’il y ait tel ou tel dĂ©placement Ă  l’instant prĂ©cis oĂč est prononcĂ©e telle rĂ©plique.
On ne peut pas du tout obtenir ce genre de mécanique avec des amateurs.
Dans leur travail Ă  eux, l’accent Ă©tait beaucoup plus sur le propos, le contenu, ce que ça raconte. Ça m’a fait dĂ©couvrir que mon texte pouvait dire au premier degrĂ© des choses que j’avais plutĂŽt conçues sur le mode de la caricature et de la distance. Et j’ai constatĂ© que ça fonctionnait quand- mĂȘme.
Dans cette piĂšce, il y a beaucoup de dialogues qui visent simplement Ă  montrer la frivolitĂ© des discussions qu’on peut avoir. Je n’avais pas de message Ă  faire passer. Je m’en amusais plutĂŽt. C’était le bruissement et la rythmique qui m’intĂ©ressaient. En voyant jouer les amateurs, je me suis aperçu que ces dialogues racontent aussi des choses, et que les gens l’entendent.

L’amateur ferait davantage entendre le premier degrĂ© du texte, donc. Pouvez-vous donner un exemple prĂ©cis ?
La scĂšne de la jeune fille voilĂ©e qui dĂ©barque dans le restaurant. La premiĂšre fois, la mĂšre hurle de terreur, et la seconde fois, elle la prend dans ses bras. Ça me fait rire ; pour moi ça raconte la mauvaise conscience des gens « bien comme il faut » face Ă  la question de l’intĂ©grisme. Dans la version des amateurs, ça devenait une leçon de tolĂ©rance.

Au sein de votre rĂ©pertoire, y a-t-il une piĂšce que vous verriez particuliĂšrement jouĂ©e par des amateurs ?
Peut-ĂȘtre la piĂšce Mon Fric (piĂšce créée par CĂ©cile BakĂšs en 2016, ComĂ©dien de BĂ©thune). Parce qu’on peut la jouer avec un nombre indĂ©fini d’acteurs - trois, cinq, dix, ou mĂȘme vingt. Il y a un travail de rĂ©partition des rĂŽles Ă  faire, mais il y a Ă©normĂ©ment de caractĂšres diffĂ©rents, qui sont autant de terrains de jeu Ă  explorer.


Le site de la compagnie du KaĂŻros
https://davidlescot.com

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