Dans le cadre dâune observation sur le lien entre les pratiques en amateur et les rĂ©pertoires en 2021, la journaliste et autrice Judith Sibony sâest entretenue avec plusieurs personnalitĂ©s du monde du spectacle, ici l’auteur, metteur en scĂšne et musicien David Lescot.
Les amateurs prennent le texte au sérieux
Que diriez-vous si des amateurs demandaient Ă jouer vos textes ?
Je suis pour ! Si câest dans un contexte complĂštement amateur, il nây a pas de problĂšme, au contraire : câest une trĂšs bonne maniĂšre de faire circuler les textes, de les faire connaitre, et de familiariser les gens avec les Ă©critures dâaujourdâhui.
Pour lâinstant, le rapport que jâai avec les amateurs est surtout liĂ© aux stages que jâencadre depuis des annĂ©es dans les théùtres oĂč je suis associĂ©, notamment Ă Mulhouse (La Filature, ScĂšne nationale), Ă Reims (CDN) ou Ă Paris (Théùtre de la Ville).
Vous ĂȘtes donc un auteur qui nâest pas spĂ©cialement jouĂ© par des amateurs mais qui les cĂŽtoie sur le plateau. Que vous apporte cette expĂ©rience ?
Elle est toujours profitable, parce quâelle permet dâinterroger notre propre pratique. On cherche Ă faire comprendre des choses, et du coup ces choses deviennent plus simples pour nous aussi. Par exemple, dans les ateliers, jâutilise des extraits de mes piĂšces pour montrer comment on peut aborder le théùtre en prenant comme point de dĂ©part le rythme, la musicalitĂ©. Et ça rejoint le cœur de mon travail de metteur en scĂšne.
Pouvez-vous nous raconter un Ă©pisode marquant de travail avec des amateurs, et quelle est la place du rĂ©pertoire dans ce genre dâexpĂ©riences ?
Jâai eu une expĂ©rience incroyable Ă la MC93 de Bobigny, Ă lâinitiative de Patrick Sommier, en 2013. Ăa sâappelait « lâatelier des 200 ». Le temps dâun week-end, plusieurs metteurs en scĂšne Ă©taient invitĂ©s Ă diriger deux-cents personnes pendant une heure et demi. Deux-cent personne sur scĂšne, câest beaucoup ; on ne peut jamais avoir un groupe dâune telle ampleur au théùtre. Comme on disposait dâun temps assez court, le but Ă©tait de produire quelque chose Ă partir de lâengagement de chacun dans une forme dâexpression. Lire, jouer, improviser, textuellement ou chorĂ©graphiquement... Ce genre dâexpĂ©rience, câest de lâexpĂ©rimentation Ă lâĂ©tat pur. On ne vise pas un rĂ©sultat ou une reprĂ©sentation. On vise... autre chose. Ăa nĂ©cessite dâĂȘtre rĂ©actif et inventif. Parce que si on essaie de plier les gens Ă un projet prĂ©conçu, ça nâa aucune chance de fonctionner.
Il y a quelque chose qui mâintĂ©resse profondĂ©ment lĂ dedans : le cĂŽtĂ© cĂŽtĂ© libre ; gratuit ; improductif, si on peut dire.
Et surtout, cette chose trĂšs importante : il faut faire en sorte que le travail donne du plaisir.
Quâil procure une euphorie, mĂȘme : une envie de le faire pour le faire. Il faut ĂȘtre au service de ce plaisir plutĂŽt quâau service dâun texte ou dâun projet prĂ©cis. Sans pour autant tomber dans la dĂ©magogie bien sĂ»r.
Avez-vous dĂ©jĂ vu des amateurs sâemparer de vos textes indĂ©pendamment des ateliers que vous pouvez mener ?
RĂ©cemment, Ă la MPAA justement, le metteur en scĂšne François Rancillac a fait jouer des extraits de ma comĂ©dien musicale Une femme se dĂ©place. Je suis allĂ© voir et ça mâa fait tout simplement plaisir ; que des gens sâapproprient ça. Lâaccent nâest pas du tout mis sur la mĂȘme chose que dans la mise en scĂšne que jâai faite. Câest trĂšs touchant.
Comment dĂ©cririez-vous la diffĂ©rence entre votre mise en scĂšne dâUne Femme se dĂ©place et les extraits que vous avez vus jouer par des amateurs ?
Tout part de la question du rythme, de la mise en place.
Pour mon spectacle, vous nâimaginez pas le nombre dâheures quâon a passĂ©es, en rĂ©pĂ©tition, simplement pour que le serveur du restaurant arrive au bon moment Ă la table des protagonistes, et quâil y ait tel ou tel dĂ©placement Ă lâinstant prĂ©cis oĂč est prononcĂ©e telle rĂ©plique.
On ne peut pas du tout obtenir ce genre de mécanique avec des amateurs.
Dans leur travail Ă eux, lâaccent Ă©tait beaucoup plus sur le propos, le contenu, ce que ça raconte. Ăa mâa fait dĂ©couvrir que mon texte pouvait dire au premier degrĂ© des choses que jâavais plutĂŽt conçues sur le mode de la caricature et de la distance. Et jâai constatĂ© que ça fonctionnait quand- mĂȘme.
Dans cette piĂšce, il y a beaucoup de dialogues qui visent simplement Ă montrer la frivolitĂ© des discussions quâon peut avoir. Je nâavais pas de message Ă faire passer. Je mâen amusais plutĂŽt. CâĂ©tait le bruissement et la rythmique qui mâintĂ©ressaient. En voyant jouer les amateurs, je me suis aperçu que ces dialogues racontent aussi des choses, et que les gens lâentendent.
Lâamateur ferait davantage entendre le premier degrĂ© du texte, donc. Pouvez-vous donner un exemple prĂ©cis ?
La scĂšne de la jeune fille voilĂ©e qui dĂ©barque dans le restaurant. La premiĂšre fois, la mĂšre hurle de terreur, et la seconde fois, elle la prend dans ses bras. Ăa me fait rire ; pour moi ça raconte la mauvaise conscience des gens « bien comme il faut » face Ă la question de lâintĂ©grisme. Dans la version des amateurs, ça devenait une leçon de tolĂ©rance.
Au sein de votre répertoire, y a-t-il une piÚce que vous verriez particuliÚrement jouée par des amateurs ?
Peut-ĂȘtre la piĂšce Mon Fric (piĂšce créée par CĂ©cile BakĂšs en 2016, ComĂ©dien de BĂ©thune). Parce quâon peut la jouer avec un nombre indĂ©fini dâacteurs - trois, cinq, dix, ou mĂȘme vingt. Il y a un travail de rĂ©partition des rĂŽles Ă faire, mais il y a Ă©normĂ©ment de caractĂšres diffĂ©rents, qui sont autant de terrains de jeu Ă explorer.
Le site de la compagnie du KaĂŻros
https://davidlescot.com