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La pratique en amateur, quel travail !
Par Sonia Leplat, le 25 juillet 2025.
par Sonia Leplat, directrice générale de la MPAA
Sommaire
- Contexte
- Introduction
- 1. Pratiques artistiques : de quel travail parle-t-on ?
- 2. La reconnaissance du travail en amateur
- 3. La valeur ajoutée de la prise en compte du travail des amateurices
- 4. Le travail amateur, révélateur du sens culturel du travail
- En conclusion : l’Ă©volution du travail comme vecteur de meilleure reconnaissance des pratiques en amateur ?
Contexte
La DĂ©claration de Fribourg est un texte de rĂ©fĂ©rence internationale adoptĂ©e en 2007 qui Ă©tablit la notion de droits culturels au sein du système des droits humains fondamentaux. ÉlaborĂ©e par l’Institut interdisciplinaire d’Ă©thique et des droits de l’homme de l’UniversitĂ© de Fribourg en Suisse, elle s’attache Ă la prise en compte des personnes dans les politiques culturelles, notamment au droit de participer Ă la vie culturelle, d’accĂ©der aux patrimoines, de choisir ses rĂ©fĂ©rences culturelles, d’exercer ses pratiques artistiques et culturelles.
Une nouvelle version de la DĂ©claration de Fribourg est en cours d’Ă©laboration dans l’optique de mieux valoriser la dimension culturelle des autres droits humains (santĂ©, logement, alimentation, etc.) [1]. Dans le cadre d’un sĂ©minaire Ă Marseille en avril 2025, a Ă©tĂ© abordĂ© le sens culturel du droit au travail, et me suis interrogĂ©e sur les enjeux du travail non rĂ©munĂ©rĂ© Ă lueur de mon expĂ©rience de direction de la Maison des Pratiques Artistiques Amateurs.
Cet article questionne le sens et l’intĂ©rĂŞt du travail, en dehors de l’emploi et des revenus traditionnellement associĂ©s, en considĂ©rant la crĂ©ation et la crĂ©ativitĂ©, que permettent les activitĂ©s artistiques, seul·e et en commun. Il prend pour appui l’exemple de la MPAA, Ă©tablissement qui accompagne les pratiques amatrices collectives et autonomes, en posant des questions tout Ă fait transposables aux pratiques individuelles, plus encadrĂ©es, ou issues d’autres domaines artistiques et plus gĂ©nĂ©ralement culturelles.
La pratique en amateur, quel travail !
La MPAA est un Ă©tablissement culturel de la Ville de Paris qui a pour mission d’accueillir, d’accompagner et de valoriser les pratiques artistiques en amateur, Ă Ă©chelle de Paris et du Grand-Paris, dans le domaine su spectacle vivant (théâtre, danse, musique). DĂ©ployĂ©e sur 5 sites intra-muros et disposant de 20 salles, elle accueille environ 900 projets par an dans ses salles de rĂ©pĂ©tition, une centaine dans ses salles de spectacle. Elle conçoit une programmation annuelle d’environ 50 spectacles ou rendez-vous participatifs, et propose AZIMUT, une plateforme contributive de ressources en ligne au service des personnes qui pratiquent en amateur, qu’elle anime et enrichit.
Plus de 75% des pratiques artistiques accueillies Ă la MPAA sont uniquement amatrices. C’est-Ă -dire qu’elles n’ont pas vocation Ă rĂ©tribuer les interprètes et l’ensemble des participant·es. Les spectacles, performances et concerts qui se rĂ©pètent et se crĂ©ent sont diffusĂ©s dans une Ă©conomie et un rĂ©seau de diffusion amateurs, sans entrer en concurrence avec la sphère professionnelle. Les pratiques autonomes peuvent ĂŞtre accompagnĂ©es par des artistes professionnel·les, c’est le cas notamment des chorales qui sont près de 65% Ă faire systĂ©matiquement appel Ă un·e chef·fe professionnel·le pour les diriger. [2]
InterrogĂ©s [3] sur le principal moteur de cet engagement artistique, les membres des Ă©quipes artistiques qui rĂ©pètent Ă la MPAA rĂ©pondent Ă 80% : le plaisir de crĂ©er. Cet Ă©lan rejoint directement l’Ă©tymologie latine du mot, amator, qui porte Ă©galement l’action, le faire [4]. Les trois autres motivations exprimĂ©es ensuite sont : la rencontre avec de nouvelles personnes, la performance sur scène, l’expression de sa culture et de son identitĂ©. OrganisĂ©es en groupes autonomes d’adultes qui rĂ©unissent parfois plusieurs dizaines de personnes, les pratiques en amateur se dĂ©finissent selon trois indicateurs rĂ©currents [5] : la durĂ©e de la pratique (temps d’engagement/semaine), la rĂ©gularitĂ© (parcours de vie, implication en annĂ©es de pratique), et l’inscription dans une organisation collective (association, troupe, ensemble...). Ne sont pas observĂ©es ici les dĂ©marches ponctuelles de participation (actions culturelles) ou l’Ă©ducation artistique des plus jeunes, relevant de la dĂ©couverte ou de l’enseignement artistique.
Dans ce contexte spĂ©cifique des organisations autonomes en danse, théâtre, des chorales, orchestres, fanfares, harmonies ou encore comĂ©dies musicales, les questions sont les suivantes : de quel travail parle-t-on en matière de pratique artistique amatrice ? Ce travail peut-il ĂŞtre reconnu, faire rĂ©fĂ©rence, et comment ? A quelles fins et pour quelles vertus devrait-il l’ĂŞtre ? Et comment le travail des amateurs peut-il rĂ©vĂ©ler le sens culturel du travail ?
1. Pratiques artistiques amatrices : de quel travail parle-t-on ?
a. La pratique de l’art au quotidien
La pratique suggère un apprentissage, une rĂ©pĂ©tition, une progression, et, la plupart du temps, un aboutissement, ou plus prĂ©cisĂ©ment une sĂ©rie d’aboutissements qui font sens dans la durĂ©e. En matière artistique, plus de 60% des personnes Ă©voquent un dĂ©clencheur Ă©motionnel fort, dans le cadre familial, social ou scolaire, presque toujours durant la jeunesse [6]. Le plaisir de faire est le moteur. A partir d’une Ă©tincelle nait un intĂ©rĂŞt qui sera plus ou moins cultivĂ©. L’engagement dans la pratique Ă l’âge adulte relève de cette Ă©tincelle, qu’elle soit suivie d’une dĂ©marche Ă©ducative ou non. Les pratiques artistiques autonomes ne sont pas systĂ©matiquement l’aboutissement d’une formation initiale institutionnelle et encadrĂ©e. Parmi les personnes qui rĂ©pètent Ă la MPAA, seulement 18% dĂ©clarent avoir suivi au moins un cycle de conservatoire, alors qu’au moins 60% ont suivi des cours collectifs ou privĂ©s, voire aucune formation (23%). Parmi les dĂ©clencheurs de passion citĂ©s : le bouleversement devant une Ĺ“uvre ou des rencontres humaines dĂ©terminantes (ami·e, enseignant·e, ...) : « Je pratique depuis toute petite », « mes parents chantaient tout le temps Ă la maison... », « j’ai dĂ©couvert le théâtre Ă l’Ă©cole... », « j’ai suivi un ami, et j’ai adorĂ© », etc.
Le premier travail est donc artistique : l’apprentissage puis l’entraĂ®nement. Dans chaque domaine, l’initiation puis l’approfondissement, font se succĂ©der des Ă©tapes Ă des rythmes variĂ©s. La rĂ©pĂ©tition forme un cheminement, qu’il s’agisse de pratiques autodidactes ou encadrĂ©es, qui elles-mĂŞmes posent des jalons diffĂ©rents. Alors que les enseignements artistiques fonctionnent par cycles qui permettent de situer l’Ă©lève dans un parcours d’attendus préétablis, les autres cursus de formation ne formalisent que très peu le degrĂ© d’acquisition Ă atteindre. Il faut pratiquer, se mettre en jeu, pour donner Ă voir et se situer. Outre la lĂ©gitimitĂ© accordĂ©e aux profils des « transmetteurs » (diplĂ´me d’enseignement ou pas, artistes, enseignants...), les parcours sont plus ou moins linĂ©aires : changement de disciplines, de lieux, de profs, dĂ©mĂ©nagements, arrĂŞts et reprises, passage de l’adolescence, influences du milieu social, bifurcations : il existe autant de rythmes, de parcours et d’aboutissements qu’il y a d’amateur·ices.
b. Toute une organisation
Ces parcours de vie mobilisent et dĂ©veloppent des compĂ©tences qui vont bien au-delĂ de l’artistique. A l’heure oĂą l’emploi salariĂ© constitue la rĂ©fĂ©rence, il s’agit de trouver le temps et les moyens de cette pratique, et donc de s’organiser. Les membres des groupes interrogĂ©s Ă la MPAA consacrent en moyenne 6,8 heures par semaine Ă leur pratique artistique [7], près de 7 heures Ă trouver dans son agenda personnel, en fonction des contraintes professionnelles, familiales, sociales, mais aussi Ă amĂ©nager en fonction des autres. Former un groupe est en soi un travail : en faire partie, le faire vivre.
Le groupe se forme principalement dans le cadre d’une pratique collective (ateliers, stages, Ă©coles) oĂą l’on s’inscrit individuellement. Le regroupement s’opère entre passionné·es, par affinitĂ©s, objectifs et goĂ»ts communs, âges, etc. Lorsqu’il perdure, nait un groupe amateur autonome, une Ă©quipe. Qu’il s’agit ensuite de faire fonctionner ! Trouver sa ligne artistique : choisir collectivement ce qu’on va monter (esprit d’initiative, recherche, crĂ©ativitĂ©), Ă©tablir la distribution (discernement, diplomatie), dĂ©terminer qui dirige quoi et comment (gouvernance). Le groupe invente ses règles et dĂ©ploie des compĂ©tences de gestions humaines informelles, subtiles et essentielles. Parmi les compĂ©tences organisationnelles nĂ©cessaires : gestion du temps personnel et collectif (planning de l’Ă©quipe) ; anticipation, coordination, pilotage du projet ; Ă©laboration d’un budget, expression Ă©crite et orale, communication sur les mĂ©dias et les rĂ©seaux sociaux, captation-vidĂ©o, compĂ©tences techniques au plateau (lumière, son, vidĂ©o, dĂ©cor...).
c. Un engagement guidĂ© par le sens de l’action
Si elles relèvent parfois partiellement de savoir-faire professionnels, ces compĂ©tences multiples s’inscrivent la plupart du temps dans un apprentissage « sur le tas », empirique, spontanĂ©, motivĂ© par le dĂ©sir de faire et de bien faire. C’est le sens de l’action qui guide l’engagement, sans injonction hiĂ©rarchique, dans une multitude de liens mouvants d’apprentissage, d’admiration, de confiance. La motivation est profonde, personnelle, voire intime, et partagĂ©e au sein du collectif. Les aptitudes s’affinent dans le temps : rĂ©gularitĂ©, assiduitĂ©, capacitĂ© de progression, engagement et responsabilitĂ©. Si l’on ne fait pas, le projet n’a pas lieu. Si quelqu’un fait dĂ©faut, l’Ă©quilibre est rompu. A partir du moteur qu’est le plaisir, la rĂ©alisation de projets amateurs convoque l’exigence envers soi-mĂŞme, le goĂ»t de l’effort et de l’entrainement, le challenge personnel et l’ambition collective. Elle repose sur l’engagement, envers soi et envers les autres. En mobilisant l’estime de soi, elle responsabilise pleinement la personne qui devient actrice, au regard de soi et des autres, et participe seul·e et en commun.
2. La reconnaissance du travail des amateurs
a. Des salles pour donner lieu
Ce travail des personnes qui pratiquent en amateur ne peut exister que si des lieux sont rendus accessibles Ă la pratique artistique collective. Les lieux de pratiques artistiques, spontanĂ©es, autonomes, en dehors des institutions, restent le plus souvent un impensĂ©. L’accès Ă des salles, des espaces de travail constitue pourtant la condition première pour que les spectacles et les pratiques aient lieu, mais aussi la condition première de leur visibilitĂ©. Sur cette base peuvent se mettre en Ĺ“uvre la connaissance et la reconnaissance du travail amateur.
L’accès Ă ces lieux pose plusieurs questions. D’abord celle de la responsabilitĂ© des pouvoirs publics en matière de prise en compte, d’encouragement et de valorisation des pratiques artistiques. Il interroge Ă©galement la conception qu’ont ces pouvoirs publics de ces pratiques, la manière dont ils situent la pratique en amateur par rapport Ă l’Ă©ducation artistique et culturelle ou aux enseignements, et avec quelles prioritĂ©s ? (« On ne peut pas vous donner accès aux salles, il y a dĂ©jĂ les cours du conservatoire / une rĂ©sidence d’artistes / etc. » ...). Il interroge la valeur et la hiĂ©rarchie des pratiques artistiques, et peut constituer un indicateur de ce qui est mis en place ou non dans le cadre d’une politique culturelle.
b. La valeur de l’Ĺ“uvre
La MPAA constate des perceptions qui tĂ©moignent de diffĂ©rentes Ă©chelles de valeurs. D’une part, un Ă©tablissement dĂ©diĂ© aux pratiques en amateur est d’emblĂ©e disqualifiĂ© au regard de tous les autres consacrĂ©s aux artistes et pratiques professionnelles (diffusion dans les théâtres, scènes labellisĂ©es, etc.) ou Ă l’apprentissage (conservatoires, Ă©coles d’art, etc.), considĂ©rĂ©s comme rĂ©fĂ©rences. A contrario, au sein des rĂ©seaux de pratiques en amateur, l’institution qu’est la MPAA constitue un gage de qualitĂ© mis en avant par les groupes pour attester de la lĂ©gitimitĂ© de leur crĂ©ation. La perception des artistes professionnel·les de la pratique amatrice reste Ă©galement scindĂ©e : se positionner en « sachant » et intervenir pour enseigner, faire figurer, voire bĂ©nĂ©ficier de moyens prĂ©vus par des dispositifs de participation versus s’engager aux cĂ´tĂ©s de, partager des expĂ©riences, dĂ©passer la diffĂ©rence de statut pour crĂ©er en commun.
Les groupes qui ne peuvent pas ou plus accĂ©der aux salles de la MPAA faute de place se tournent vers des salles privĂ©es (plus chères) ou dĂ©veloppent des systèmes D plus ou moins satisfaisants et surtout invisibles (salle de classe ou paroissiale, salon ou garage de l’un·e des membres du groupe, etc.). Le dĂ©ficit de salles accessibles a des rĂ©percussions sur le nombre de spectacles qui se crĂ©ent. Car faute de place, certaines pratiques n’ont tout simplement pas lieu. Il complexifie la vie des groupes (promiscuitĂ©, proximitĂ©, accessibilitĂ©...), mais lorsqu’une solution est trouvĂ©e, il n’y a priori pas d’impact sur la qualitĂ© de l’Ĺ“uvre créée en rĂ©pĂ©tition. Le spectacle peut jouer. La qualitĂ© d’accueil dans les salles de spectacle constitue en revanche un critère de qualitĂ© des reprĂ©sentations.
Qu’est-ce qui fait Ĺ“uvre dans le travail amateur de crĂ©ation artistique ? Les reprĂ©sentations sont-elles forcĂ©ment moins bien ? moins plaisantes Ă regarder ? moins ingĂ©nieuses ? moins fouillĂ©es, moins crĂ©atives ? Ringardes, poussiĂ©reuses, dĂ©cousues ? Sans doute parfois. Et pas du tout dans la plupart des cas. Le statut professionnel d’un spectacle n’en fait pas forcĂ©ment un meilleur spectacle que tout spectacle amateur. Comparer deux spectacles Ă l’aune de leurs statuts ne semble pas pouvoir dire beaucoup de leur valeur respective. En revanche, l’observation de l’organisation collective, inscrite dans le temps, sur un territoire, dans un contexte invite Ă considĂ©rer la dĂ©marche. Le processus fait Ĺ“uvre, il est en soi une fĂŞte et permet aux personnes impliquĂ©es de participer pleinement Ă la vie culturelle.
c. Légitimité et engagement
Le travail est ici une question d’implication et de temps passĂ© (formation, nombre et durĂ©e des expĂ©riences), mais aussi - et c’est constitutif des pratiques en amateur - une question de choix. Choisir de se professionnaliser Ă un moment, en prenant le risque de ne pas y parvenir. Choisir Ă©galement de ne pas se professionnaliser. Par passion pour une autre vocation, par confort, conformisme, prudence, peur, goĂ»t de la multi-activitĂ©. Les slasheurs et slasheuses [8] connaissent cela très bien, qui dĂ©cident de concilier plusieurs activitĂ©s, certaines professionnelles et d’autres pas. Un interprète amateur passionnĂ© et talentueux Ă qui je demandai pourquoi il n’avait pas cherchĂ© Ă se professionnaliser, me rĂ©pondit : « Je suis avocat, j’adore mon mĂ©tier, et je gagne bien ma vie, assez pour financer toutes mes pratiques artistiques. Pourquoi deviendrais-je intermittent du spectacle ? ».
La diffĂ©rence entre statuts amateur et professionnel doit absolument ĂŞtre considĂ©rĂ©e. Pour pouvoir en sortir et considĂ©rer la complĂ©mentaritĂ© qui s’opère entre les deux. Il est convenu de reconnaĂ®tre que toute pratique professionnelle a d’abord Ă©tĂ© amatrice, mais aussi induit qu’elle a atteint sa lĂ©gitimitĂ© par la professionnalisation, crĂ©ant une prĂ©valence de l’un sur l’autre. Il est possible d’aller bien plus loin en affirmant le caractère non exclusif des deux statuts - Ă ce titre l’engagement artistique, militant, bĂ©nĂ©vole des artistes est loin de constituer une exception - et en identifiant les Ă©lans communs : dĂ©couverte de soi dans son rapport Ă l’Ĺ“uvre, au jeu, Ă sa capacitĂ©, Ă sa tĂ©nacitĂ©, aux autres. Sortir du système binaire qui oppose amateurs et professionnels permet de reconnaĂ®tre la lĂ©gitimitĂ© de la pratique, de l’activitĂ© et du travail, qu’il soit rĂ©munĂ©rĂ© ou pas, et d’envisager toutes les gratifications qu’apporte la rĂ©alisation d’Ĺ“uvres amatrices. Car si tout travail mĂ©rite salaire, la rĂ©tribution n’est pas toujours celle qu’on croit.
L’activation des forces, des moyens, des investissements humains sur un projet artistique crĂ©e de l’Ă©nergie. Qu’est-il fait de toute cette Ă©nergie ? Je remarque dans mon entourage que celles et ceux qui font... sont celles et ceux qui font ! Sous cette tautologie se cache la conviction que les personnes actives dans la sociĂ©tĂ© agissent le plus souvent Ă plusieurs endroits : elles ont un emploi salariĂ©, n’hĂ©sitent pas Ă s’engager au sein de l’entreprise de manière formelle ou informelle, peuvent se retrouver au bureau d’une association, au syndic de copropriĂ©tĂ©, dĂ©lĂ©guĂ©e des parents d’Ă©lèves, voire sur des listes Ă©lectorales... le travail choisi (bĂ©nĂ©vole, artistique, engagĂ©) crĂ©e de l’Ă©nergie, et cette Ă©nergie circule.
Comment prendre en compte ces foyers d’Ă©nergie ? Pourraient-ils davantage nourrir les dynamiques existantes et crĂ©er des connexions entre elles ? Pourquoi ne pas mobiliser systĂ©matiquement par domaine d’activitĂ©, ou de manière transversale tous les bĂ©nĂ©voles [9] ? Pourquoi ne pas pouvoir ĂŞtre reconnu·e pour son engagement ? Quelle place les politiques publiques peuvent-elles faire Ă ces dynamiques, jusqu’Ă imaginer mieux s’appuyer sur elles ? Une personne qui adhère ou fait des dons Ă une association bĂ©nĂ©ficie d’un abattement fiscal, qu’en est-il des bĂ©nĂ©voles actifs de la mĂŞme association ? Le travail des bĂ©nĂ©voles semble bien avoir Ă©tĂ© reconnu lors des Jeux Olympiques de Paris 2024 ? Est-ce circonscrit Ă une logique Ă©vĂ©nementielle ? A une parenthèse mĂ©diatique ? Comment encourager les dynamiques d’action et d’engagement au long cours ? Comment prendre soin des liens interpersonnels que crĂ©ent les activitĂ©s salariĂ©es ou bĂ©nĂ©voles ? Une sociĂ©tĂ© qui reconnaĂ®trait ou valoriserait le travail des amateurs s’offrirait peut-ĂŞtre une autre perspective d’Ă©volution.
3. La valeur ajoutée de la prise en compte du travail des amateurices
a. La participation à une société plus culturelle
La question du sens s’affirme comme une prĂ©occupation essentielle. Alors que notre Ă©poque est rĂ©gulièrement taxĂ©e l’individualisme, de concurrence, de passivitĂ©, de repli sur soi, l’engagement des personnes au sein des groupes amateurs et dans des projets artistiques tĂ©moigne au contraire d’une soif de rĂ©alisations collectives, de connexions sociales multiples, d’apprentissages et d’expĂ©rimentations. La valeur ajoutĂ©e du travail amateur est Ă©vidente pour les personnes concernĂ©es et prĂ©sente une opportunitĂ© de questionnement collectif. A partir de l’expĂ©rience de transformation de soi qu’apporte le travail artistique amateur, quels enjeux collectifs peut-on identifier ? Les modalitĂ©s d’interaction choisies constituent un exemple intĂ©ressant : mise en scène collective, chef·fes d’orchestre qui tournent, pĂ©dagogie de pair·e Ă pair·e, binĂ´me d’Ă©criture, etc. Loin de se contenter de reproduire des Ĺ“uvres ou des modalitĂ©s vues chez les professionnel·les, les projets amateurs inventent des expĂ©rimentations, qui tĂ©moignent d’une capacitĂ© d’appropriation et d’innovation artistiques, tout autant qu’humaines. Le travail amateur crĂ©e une culture commune, propre au groupe et Ă son contexte.
La diversitĂ© des attentes qui s’exprime dans les pratiques en amateur fait Ă©cho Ă une Ă©volution notoire : l’Ă©volution du rapport au travail lui-mĂŞme, en tant qu’activitĂ© rĂ©munĂ©ratrice (car il n’y a pas que le salariat). Davantage de sens, moins de contraintes, changements frĂ©quents, plus d’initiatives, plus de temps consacrĂ© au temps libre : de nombreuses Ă©tudes tĂ©moignent de prĂ©occupations davantage tournĂ©es vers l’Ă©panouissement personnel que fixĂ©es sur les critères antĂ©rieurs de rĂ©ussite ou de stabilitĂ©. A cet Ă©gard, beaucoup amateurices dĂ©clarent trouver dans leur pratique une Ă©chappatoire ou une alternative salutaire Ă leur environnement professionnel routinier, morose ou problĂ©matique.
Cette Ă©volution est perceptible Ă la MPAA. Avant 2020, presque aucun groupe amateur ne venait rĂ©pĂ©ter avant 19h en semaine. Depuis 2022, plus nombreux sont les groupes, de tous âges et de toutes professions, Ă arriver Ă partir de 16h. L’organisation du temps de travail plus souple et les statuts d’autoentrepreneurs sont souvent citĂ©s comme des explications Ă cette Ă©volution des demandes et des possibles. Avec l’arrivĂ©e massive de l’intelligence artificielle et la transformation de certains mĂ©tiers, cette Ă©volution pourrait encore se poursuivre et le contexte se transformer, avec des effets multiples, dont le dĂ©sir de consacrer toujours plus de temps Ă des activitĂ©s personnelles et Ă bĂ©nĂ©ficier de « temps libre ». Une observation sur le sujet, en lien avec les pratiques numĂ©riques par exemple, permettrait de situer la part d’activitĂ© gĂ©nĂ©rĂ©e par le temps libre.
b. Une économie méconnue
Autre Ă©tude manquante, et de manière surprenante cette fois : l’Ă©conomie gĂ©nĂ©rĂ©e par les pratiques artistiques en amateur. Les postes de dĂ©penses sont pourtant nombreux et rĂ©guliers : achats de biens culturels (livres, partitions, instruments, dĂ©cor, costumes, ...), entretien du matĂ©riel (maintenance des instruments, rĂ©pĂ©titions, stages, coachings...), formation artistique ponctuelle et rĂ©gulière et les nombreux emplois qu’elle crĂ©e, dĂ©placements rĂ©guliers et ponctuels, gĂ®te et couvert pour partir en rĂ©sidence ou participer Ă des festivals... A la MPAA, les amateurices dĂ©clarent consacrer en moyenne 121 euros par mois Ă leur pratique artistique. [10] Une Ă©tude prĂ©cise des dĂ©penses consacrĂ©es aux pratiques artistiques manque pour comprendre leur sociologie, mais aussi pour contribuer Ă leur visibilitĂ©. Appel aux Ă©conomistes et sociologues passionné·es : des amateur·ices ? [11]
Pour aller plus loin, il serait utile de se demander comment mettre en corrĂ©lation les moyens investis par les pouvoirs publics dans l’art et la culture, mais aussi pour la formation dans les pratiques artistiques, avec le degrĂ© d’Ă©panouissement voire — osons le mot — de bonheur, qu’elles procurent ? S’il est communĂ©ment admis que le sport a de multiples vertus pour la santĂ©, sociales, mais aussi mentales, pourquoi ne pas le dire davantage pour les pratiques artistiques qui relèvent finalement des mĂŞmes mĂ©canismes : jeu, plaisir, dĂ©passement de soi, hygiène de vie, socialisation, rĂ©gularitĂ©, etc. ?
c. L’Ă©cologie des pratiques artistiques en amateur
L’observation des pratiques artistiques autonomes conduit Ă une dernière question : le travail des amateurs est-il Ă©cologique ? Outre l’importance du sens et de la motivation, de l’action collective et de la responsabilitĂ©, de l’esprit de dĂ©brouille avec les moyens du bord, une autre dimension s’avère cruciale : le circuit court. Les amateurs rĂ©pètent le plus possible Ă proximitĂ© de leur lieu de vie, ou de leur emploi salariĂ©, proximitĂ© en distance ou en temps. Parmi les quatre sites de la MPAA qui accueillent des rĂ©pĂ©titions, la MPAA/La CanopĂ©e, situĂ©e aux Halles Paris-Centre, rassemble Ă elle seule 45% des demandes reçues, pour des raisons de centralitĂ© et de desserte des transports en commun. Par ailleurs, les groupes amateurs recyclent, Ă©changent, chinent, en premier lieu en raison de moyens limitĂ©s, et de plus en plus avec une conscience Ă©cologique.
Cette dimension du circuit court n’est pas sans rappeler l’origine mĂŞme de la pratique en amateur si bien dĂ©crite par Marie-Madeleine Mervant-Roux [12] et reprise par François Oguet [13]. Le théâtre de plateau — urbain, fixe, sur les places de marchĂ©, aux thĂ©matiques religieuses ou mythologiques — se distingue du théâtre de trĂ©teaux, mobile et sans dĂ©cor, qui inspira plutĂ´t les thĂ©ories de l’acteur et le théâtre professionnel. De cette sĂ©dentaritĂ©, les pratiques en amateur ont conservĂ© une forme de rĂ©ciprocitĂ© scène-salle. C’est-Ă -dire que les interprètes aujourd’hui peuvent se retrouver public demain, crĂ©ant une unitĂ© de lieu, une relation de familiaritĂ© et de partage de communs. A cet Ă©gard, les questions relatives au bilan carbone du spectacle (dĂ©placements des spectacles et des spectateurices) trouvent un Ă©clairage nouveau qui contribue Ă sortir de l’opposition amateur / professionnel au bĂ©nĂ©fice d’une dimension responsable et consciente des pratiques artistiques et culturelles. Sans vouloir du tout apporter un jugement sur de « bonnes » ou « mauvaises » pratiques, il s’agit de considĂ©rer des modes d’expression invisibles et pourtant de tout temps alternatifs et accessibles, qui sont Ă l’Ĺ“uvre sur tous les territoires, facteurs de changements et de transformations.
4. Le travail amateur, révélateur du sens culturel du travail
En s’affranchissant du salariat et de l’emploi, cette rĂ©flexion sur le travail « gratuit » des amateurs et amatrices questionne les normes d’observation. L’observation de la crĂ©ation artistique collective en dehors de tout cadre salarial ou institutionnel rĂ©vèle le sens profondĂ©ment culturel du travail, dans son acception anthropologique.
a. Connais-toi toi-mĂŞme
Le plaisir, comme moteur premier de la mise au travail, relève de lidentitĂ© profonde de la personne, en lien avec son origine, son parcours, le dĂ©veloppement de ses goĂ»ts et de ses capacitĂ©s. L’expression artistique tĂ©moigne du choix de la personne d’exprimer son identitĂ© dans un processus de travail individuel et collectif. Dans les pratiques collectives, et dans la confrontation avec un public, l’artiste prend le risque de soumettre son identitĂ© au regard des autres et de rencontrer la diversitĂ©. CrĂ©er ensemble et montrer Ă un public souligne la connexion profonde entre identitĂ© et diversitĂ©, Ă des Ă©chelles variables, dans une infinitĂ© de possibles tout au long de la vie.
En soi, le groupe amateur constitue une communautĂ© choisie, souple, connectĂ©e Ă d’autres. Choisir de travailler avec d’autres personnes sans ĂŞtre payé·e tĂ©moigne de l’intĂ©rĂŞt en soi de l’Ĺ“uvre comme exercice qui rĂ©unit, tout autant que de la joie Ă ĂŞtre ensemble pour le faire. Cette communautĂ© est alimentĂ©e par les innombrables communautĂ©s auxquelles chaque membre appartient, et permet d’exprimer plus librement que dans le cadre d’un emploi rĂ©munĂ©rĂ© les inspirations du monde professionnel, de la famille ou de l’intime.
Le fruit du travail, la crĂ©ation, tout autant que les outils de la pratique, constituent des patrimoines. Reçus, Ă©tudiĂ©s, transmis, en travail permanent. Car l’exercice du faire impose le temps prĂ©sent et l’idĂ©e que le patrimoine Ă©volue dans sa forme et dans sa perception. Les pratiques dites folkloriques ou traditionnelles, mais aussi les textes de théâtre, les partitions de musique puisent dans un passĂ© qui rencontre et transforme le prĂ©sent en se transmettant au sein du groupe et au public, conjuguant conservation et vitalitĂ©.
b. La capacité de faire des choix
L’activitĂ© constitue en soi un enseignement, reçu et dispensĂ©. Les pratiques artistiques permettent une Ă©ducation choisie, qui peut ĂŞtre horizontale et empirique, mais peut aussi cultiver des modèle maitre-Ă©lève, dans de multiples formats classiques ou renouvelĂ©s. Elles invitent au goĂ»t de l’effort, de la recherche, de l’esprit d’initiative, comme dans le jeu, le sport. Elles constituent un modèle alternatif Ă l’Ă©ducation scolaire actuelle, en faisant cohabiter des mĂ©thodes d’apprentissages variĂ©es et parfois contradictoires. Le tout en le faisant très peu savoir. L’information sur les pratiques en amateur, les processus de travail et leurs effets, si elle peu dĂ©veloppĂ©e par les institutions ne l’est pas beaucoup plus par les personnes concernĂ©es. Dans une sociĂ©tĂ© oĂą les enjeux d’information sont particulièrement prĂ©gnants, les groupes amateurs n’Ă©chappent pas Ă la rupture entre le faire et le faire savoir, ce qui contribue Ă leur manque de visibilitĂ©.
Le choix premier est celui de la pratique, sous toutes ses formes. MĂŞme peu relayĂ©e, la participation existe, et elle est massive. Que ce soit pour prendre place au sein d’un cours ou d’un atelier encadrĂ©, y contribuer un peu, beaucoup, passionnĂ©ment, ou prendre l’initiative de crĂ©er son propre groupe autonome ou projet, près de 25 millions de personnes en France participent Ă la vie culturelle de leur territoire. Il semble plus difficile en revanche de procĂ©der Ă des coopĂ©rations. Trouver les espaces et le temps pour se rencontrer, identifier l’intĂ©rĂŞt de le faire ou des affinitĂ©s... Peut-ĂŞtre faut-il y ĂŞtre invité·e ?
En conclusion : le travail amateur, une inspiration pour questionner ce Ă quoi nous aspirons vraiment ?
Le travail des artistes amateurs [14] existe bel et bien. Dans un secteur culturel empreint d’une hiĂ©rarchie de lĂ©gitimitĂ©s, il demeure aujourd’hui invisible, et les effets qu’il produit tout autant. MalgrĂ© les difficultĂ©s pour trouver des lieux d’exercice, il constitue sans conteste un facteur d’Ă©panouissement personnel et d’Ă©mancipation collective, dont les valeurs ajoutĂ©es gagneraient Ă ĂŞtre mieux partagĂ©es. Les effets visibles du travail, les Ĺ“uvres rĂ©alisĂ©es, sont quasiment toutes oubliĂ©es sitĂ´t la crĂ©ation terminĂ©e. Les spectacles amateurs jouent une ou deux fois en moyenne. Le processus de crĂ©ation s’exerce totalement dans l’ombre. La question qui s’impose aux pouvoirs publics et Ă la sociĂ©tĂ© toute entière est la suivante : peut-on mieux reconnaitre les pratiques en amateur ? Ou les personnes qui s’engagent dans ces pratiques sont-elles destinĂ©es Ă rester des « braconniers symboliques », pour reprendre la formule de Michel de Certeau [15], Ă composer dans les interstices de l’institution, dans les lieux laissĂ©s disponibles, dans l’absence de visibilitĂ©, de moyens, de reconnaissance, mais avec tout l’art de s’approprier, dĂ©tourner, adapter, les outils acadĂ©miques ?
L’Ă©volution des politiques culturelles vers plus d’inclusion, de participation, de prise en compte des personnes et de l’existant, d’Ă©cologie, ainsi que la diminution dĂ©jĂ Ă l’Ĺ“uvre des moyens financiers publics pour le secteur culturel, vont dans le sens d’une meilleure prise en compte des droits culturels des personnes, dont les pratiques en amateur autonomes constituent l’une des expressions les plus patentes.
L’avocat du diable pourrait demander si le manque de visibilitĂ© n’est pas inhĂ©rent Ă la pratique en amateur. Une meilleure reconnaissance ne va-t-elle pas institutionnaliser « l’ininstitutionnalisable » ? Les pratiques en amateur n’ont-elles pas vocation Ă rester le travail de l’ombre, le rendez-vous intime, la satisfaction personnelle ? La professionnalisation de l’encadrement [16] est-elle rassurante ou au contraire un frein au dĂ©veloppement ? Pour rester des pratiques libres, les pratiques en amateur doivent-elles rester cachĂ©es ?
Cette question relative aux pratiques artistiques, comme beaucoup d’autres, n’est pas posĂ©e. Mais au terme de cette rĂ©flexion, apparait un parallèle entre les enjeux de reconnaissance de la crĂ©ation artistique amatrice et l’Ă©volution de la conception mĂŞme du travail - au sens plus courant d’emploi et de rĂ©munĂ©ration - celui d’une meilleure prise en compte des personnes, de leur capacitĂ© d’agir et de leur libertĂ©. Jusqu’Ă faire Ă©voluer les explications Ă©tymologiques ! En 2024, la sĂ©miologue Mariette Darrigrand publie un essai [17] qui questionne l’Ă©cosystème du mot travail et l’affranchit d’une origine strictement liĂ©e Ă la douleur. Envisager le travail comme un voyage, un cheminement guidĂ© par le sens et la quĂŞte de la rĂ©alisation d’une Ĺ“uvre, constituĂ© d’Ă©tapes et d’outils, permet d’Ă©tablir des points communs avec les motivations de la pratique artistique et culturelle.
Les pratiques artistiques observĂ©es au prisme des droits culturels ravivent la question de l’attachement au travail, de la part d’intime inhĂ©rente Ă la rĂ©alisation. Le « beau » travail n’est-il pas celui qui nous rend heureux·se, ou qui satisfait les autres ? Le droit au travail relève ici du droit de donner le meilleur de nous-mĂŞmes dans la rĂ©alisation, le droit aussi d’ĂŞtre fier·e de l’action accomplie, l’occasion de se sentir vivant·e, pleinement soi-mĂŞme, et pleinement parmi les autres. Il est question ici de dignitĂ©.
Notes
[1] Le droit international relatif aux droits humains Ă©nonce les obligations des États de protĂ©ger les droits et les libertĂ©s des individus et groupes d’individus : droits Ă©conomiques, sociaux et culturels, et droits civils et politiques.
[2] EnquĂŞte « Les ChĹ“urs amateurs et leurs chef·es en France », 2023
[3] La MPAA a réalisé une enquête des publics en 2024-2025 dont le rapport complet sera disponible à partir de septembre 2025.
[4] Le mot amateur dĂ©signe « celui qui aime » et c’est seulement au XVIIIème siècle qu’apparait la prĂ©cision amateur-connaisseur et au XIXème celle d’amateur-praticien.
[5] Voir l’article « Pourquoi les pratiques artistiques sont-elles si peu visibles dans les politiques culturelles ? » qui reprend les travaux de François Oguet et de Marie-Madeleine Mervant-Roux sur les dĂ©finitions.
[6] EnquĂŞte des publics de la MPAA, 2025
[7] RĂ©ponse Ă la question de l’enquĂŞte des publics de la MPAA, 2025 « Combien de temps consacrez-vous Ă votre pratique par semaine ? »
[9] Voir l’Ă©tude du Cycle des Hautes Études de la Culture (CHEC) Quelle juste place pour le bĂ©nĂ©volat dans la culture ? 2024
[10] Plus de 150 euros/mois pour les retraité·es, les étudiant·es et les artistes. Le montant médian est de 70 euros, avec de fortes disparités au sein des classes sociales supérieures, et des écarts plutôt faibles pour les ouvriers-employés avec une moyenne proche de 75 euros.
[11] Signe d’une invisibilisation ou d’une injustice, les sujets d’Ă©tude classiques ne sont pas investis dès lorsqu’il s’agit de pratiques artistiques en amateur...Les recherches sont extrĂŞmement rares et les Ă©tudes peu relayĂ©es.
[12] Marie-Madeleine Mervant-Roux, Du Théâtre amateur : approche historique et anthropologique, Ă©ditions su CNRS. Marie-Madeleine Mervant-Roux est directeur de recherche Ă©mĂ©rite au CNRS (THALIM/ARIAS). Ses travaux sur les relations du théâtre français Ă la parole et Ă la langue dans la seconde moitiĂ© du XXe siècle s’inscrivent dans une rĂ©flexion sur l’exercice de la fonction dramatique en Europe.
[13] François Oguet. Exigence artistique et intrication des valeurs dans les festivals de théâtre amateur. Musique, musicologie et arts de la scène. Université Rennes 2, 2017
[14] Qui sont Ă 60% des amatrices (chiffre enquĂŞte des publics de la MPAA, 2025)
[15] Michel de Certeau, Les Braconniers symboliques, Éditions de Minuit, 1974 et L’invention du quotidien, Gallimard, 1980
[16] Les chœurs amateurs étaient 36% à employer des chef·es amateurices en 2005, contre 64% en 2023 (Enquête sur les chœurs amateurs et leurs chef·es en France, 2023)
[17] Mariette Darrigrand, L’atelier du tripalium, non travail ne vient pas de torture, Ă©ditions des Équateurs, 2024